Kallawayas

3 Fév

(Village de Charaya)

(Février 2012)
Après une petite dizaine d’heures de bus, me voici sur les plateaux Kallawayas. A quelques centaines de kilomètres à vol de condor de La Paz. Le paysage est splendide, des montagnes à perte de vue, des routes escarpées qui paraissent être les cicatrices d’une nature hostile. La lumière est retenue par les nuages, elle épuise les couleurs en des tons subtils, pastels, un peu éteints. Ici, il n’y a pas vraiment de saison, pas de printemps, pas de renaissance, seulement deux rythmes : le sec et l’humide qui s’alternent plusieurs fois dans la journée. Semblables à la lumière évidée, les habitants eux mêmes paraissent dépourvus de toute agressivité. Leur gentillesse et leur sens de l’hospitalité n’ont rien de feint. On croirait qu’ils ont épuisé toute leur violence.

Mon hôte Orlando, à la différence de toutes les personnes que j’ai rencontrées dans les villages est assez… froid. Je dirais même glacial. Je ne mange jamais avec lui, quand il mangeait les courses que j’avais achetées en ville au chaud avec sa famille, je mangeais un bout de pain rassit que je trempais dans du thé, dans une salle glaciale. Les jours de chance j’avais le droit à une banane, parfois il me donnait rendez-vous puis arrivait 9 heures plus tard (et pourtant ce n’était pas le genre à pas avoir de montre « blingbling »). Les premiers jours furent donc assez difficiles, car cela ne me dérange aucunement d’être dans des situations “sommaires” si je bénéficie de la gentillesse de mon hôte, que tu arrives à retrouver un peu d’humanité. C’est peut-être même pour cela que je voyage, pour retrouver ce qui s’efface dans notre société. Mais là manque de chance… Mon hôte n’était pas au top.

Puis petit à petit je me suis convaincu que c’était “qu’une personne”, j’ai donc pris sur moi et me suis dit que je finirais par rencontrer d’autres personnes. Ce qui finit par arriver. On me demande souvent pourquoi je me fourre dans des situations semblables, pourquoi dormir dans les bidonvilles de Ouagadougou (Burkina Faso) avec les gamins, pourquoi s’arrêter parfois dans des zones dites “à risques”. La réponse est que les situations dans les lieux plus difficiles sont souvent plus humaines si on compare cela aux endroits où tout va bien, les gens ne s’accordent aucune importance. Il est préférable, je pense, d’être dans des conditions « difficiles » là où les gens essaient de s’aider les uns les autres plutôt que de vivre confortablement dans un endroit où les personnes ne s’accordent aucune importance non?

Les premiers jours j’ai d’abord rencontré une des familles victime de l’accident (le père est décédé). La mère de famille, une petite dame édentée m’a expliqué sa situation et m’a prise dans ses bras en pleurant, en me demandant de l’aider. Ils vivent dans un taudis abrité par une tôle, une petite pièce de peut-être 15m2 qui sert de cuisine, de chambre et d’abris quand il pleut. Deux lits pour sept (6 enfants). Bref, vraiment prenant, à se demander comment j’ai fait pour retenir mes larmes quand elle m’expliquait à quel point la vie pour elle était difficile depuis un an.

(La mère et l’un de ses 6 enfants)

(Vue sur le village de Canraya depuis Pampa Blanca)


Puis j’ai rencontré d’autres familles, et notamment quelques jeunes souhaitant apprendre la médecine traditionnelle. Je suis allé me faire de longues ballades en solo et en chemin j’ai pu sympathiser avec des petits vieux qui étaient ravi de voir un petit gars ici. On parlait simplement, de tout et de rien et on reprenait nos chemins respectifs. Ici on appelle les gens plus âgés “tios ou tias” (tonton ou tata) et les gens du même âge “hermano, hermana” (frère, soeur).

Une rencontre m’a particulièrement marqué. Je me promenais sur les hauts plateaux de Pampa Blanca, des petites maisons entourées de pierres, des airs de Mongolie, de Tibet. Et j’ai eu la chance de rencontrer Carmen, une jeune fille de 19 ans qui était en train de nettoyer ses vêtements dans le ruisseau. Après quelques minutes à converser, elle m’explique qu’elle souhaite apprendre la médecine traditionnelle. Après lui avoir expliqué le « pourquoi » de ma venue, elle accepte de répondre à quelques-unes de mes questions au bord d’un lac entouré d’Alpagas.

Je lui pose diverses questions : pourquoi souhaite-elle apprendre la médecine traditionnelle, qu’est ce que notre société peut apprendre de la culture Kallawaya, quelles sont ses rêves, ses espérances etc. A chacune de ses réponses j’étais heureux. On pouvait deviner sa détermination dans ses yeux. une détermination que je ne voulais plus lâcher, que j’avais plaisir à voir. Mon regard était tellement happé par le sien que je n’osais presque plus cligner des paupières. Après presque 3 ans de voyage, c’est la première fois que je rencontre une jeune ayant saisi que la richesse va bien plus loin que le matériel, mais qu’elle est d’abord et surtout fondée sur nos connaissances et le partage de celles-ci. Une jeune déterminée à préserver sa culture, son identité.

(Maison traditionnelle)

(Une jeune femme se détend avec son fils)

(Famille de Pampa Blanca – le père est l’un des 2 survivants de l’accident)

(Marimar et ses joues roses)

(De nombreuses personnes quittent les villages pour la ville)

Une césure se fait parfois entre les anciens (et leur savoir traditionnel) et les jeunes (attirés par les villes)

(Le petit Santos de Pampa Blanca)

L’un des terrains de basket les plus haut au monde je pense – 4200m

Fillette cachée sous son poncho d’alpaga

(Le clown du village)

Puis après une petite semaine, je suis de retour à La Paz pour rencontrer la troisième famille victime de l’accident : Ada et son jeune fils Sergio (elle était enceinte de leur premier enfant au moment du drame).  Le courant passe toujours aussi bien, elle me confie Sergio âgé de 7 mois comme si j’étais son frère, un ami la connaissant depuis toujours. Elle prend le temps de me donner quelques détails sur la vie bolivienne, la signification de quelques tenues traditionnelles, l’histoire de tel bâtiment, la situation entre les communautés indigènes de Bolivie (pas mal de racisme) etc.

Je dois reconnaitre que c’est un curieux sentiment de séjourner sur la terre d’un peuple sans rien connaitre de sa langue (le Quechua et surtout le « Machay Jujay ») ni de ses coutumes et en cherchant pourtant à protéger un peu son identité et de sa liberté.

Ce passage auprès des Kallawayas aura été une chance pour moi. J’ai eu le plaisir de converser avec des anciens au savoir étendu, des parchemins ambulants dont la luminosité de leurs regards contrastait avec les rides de leur peau tannée. J’ai eu la chance d’entendre le discours qui résonne encore dans mes pensées de quelques personnes qui se battent aujourd’hui pour protéger des valeurs nobles dont notre société aurait peut-être à apprendre. Des personnes qui refusent de se laisser attirer par le scintillement des villes. Je me suis efforcé de filmer, photographier, noter ces rencontres, conscient de l’importance de ces témoignages, mémoire vivante d’une culture qui tend à souffrir d’amnésie… et qui malheureusement je pense va bientôt être « convertie » par notre société, bientôt se sentir déracinée, dans un environnement urbain compétitif et déshumanisé.

Notre société pense avant tout à l’argent et écrase ses repères (que sont ces civilisations indigènes) sans remords. Elle convertie ces peuples qui vivaient en harmonie physique, émotionnelle et spirituelle avec tout ce qui les entourait à un monde où les valeurs dominantes sont le succès, le statut professionnel, l’argent, l’orgueil… Le problème est là! L’orgueil ferme la porte à tout progrès personnel, car pour apprendre il faut d’abord penser qu’on ne sait pas. Et dans cette société individualiste, il nous est difficile de penser ne pas être le meilleur, et donc difficile de penser aux autres… Or je pense, que soit nous gagnerons tous ensemble, en tant qu’équipe, qu’humain! Soit nous perdrons tous en tant qu’individu…

Si vous souhaitez en savoir plus sur la protection des peuples indigènes, je vous invite à visiter le site de Survival

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8 Réponses to “Kallawayas”

  1. john 3 février 2012 à 18 h 42 min #

    ouai…. parfait….. tu me fait revé.. rien d’autre à dire…

  2. Nath et Eric 3 février 2012 à 22 h 18 min #

    Félicitation Clem! Ton blog est extra! Une belle écriture, un bon oeil (Les photos!! Que lindas!) et de l’humour!
    En général on apprécie pas trop de croiser d’autres français en voyage, mais nous sommes enjoués d’avoir eu la chance de croiser ta route et d’avoir pu te rencontrer dans cette auberge à La Paz (et merci pour ton aide!).
    Encore plusieurs jours après, je crois que tu as fait germer en nous (malgré ton jeune âge) plusieurs pistes de réflexion sur la vie, le voyage etc.
    Nous te remercions infiniment pour cela et te souhaitons le meilleur pour l’avenir et tes futurs rencontres. Bon vent hermano!
    Nath et Eric (les carnivores)

    • ticlem 17 février 2012 à 5 h 56 min #

      Hey les carnivores! 😉
      Merci de passer par là! Au contraire, c’est moi qui ai eu la chance de croiser votre chemin. J’espère qu’on aura l’occase de repartager des moments semblables en France (venez par là y a du Beaufort! Haha!)
      Tenez moi au jus pour vos projets, bon vent à vous! 😉

  3. Adolphe 8 février 2012 à 3 h 11 min #

    Merci, pour cette expérience, j’ai hâte de voir les vidéos

Trackbacks/Pingbacks

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