La tête dans les nuages

7 Fév

(Février 2012)

En rentrant sur La Paz après ce séjour chez les Kallawayas, j’ai croisé Vincent, un français qui rentrait du Huayna Potosi. “Qu’est-ce que c’est que ce machin!?”  J’en avais jamais entendu parler jusque là. Il m’explique que c’est une montagne pas très loin de La Paz, dépassant les 6000m. Il me raconte ses péripéties, ses nausées, ses vomissements, sa longue montée, mais sa réussite finale malgré tout. (je te remercie au passage pour ces renseignements!).


Hum… Je commence à y réfléchir et à me demander si je ne devrais pas profiter de mon acclimatation (environ 20 jours entre 3500m et 4200m) pour tenter le coup, pas tous les jours qu’on a la possibilité de respirer à 6000m! 

Le lendemain je me renseigne auprès des agences, les prix sont respectables si on compare cela au Mont Blanc qui me chatouille depuis 25 ans (entre 70€ pour deux jours en groupe, et 130€ pour 3 jours en privé). Avec un peu de chance, j’apprends qu’un groupe de 4 personnes part demain, tout est déjà prêt, y a plus qu’à! J’ai rendez-vous avec eux et les guides à 18h le jour même. Durant l’entretien, je comprends que si l’un de nous craque, abandonne avant le sommet, il embarque forcément un compère et un guide avec lui… A titre indicatif la veille, 2 personnes sur 13 ont réussi, et le jour d’avant 2/8. Pas rassurant! Le Huayna Potosi est l’un des 6000m les moins techniques de Bolivie, mais la saison actuelle est loin d’être favorable. Quand certains chanceux peuvent grimper là-haut sous le soleil (entre juin et septembre) en ce moment c’est plutôt pluie, neige et vent… A cette période il aurait été préférable de profiter de certains sommets du Chili. Du coup j’abandonne l’idée de monter avec eux, peu rassuré par l’idée d’avoir un impact sur la montée de quelqu’un (ou inversement).

Je continue mon tour auprès des agences de guides mais pour négocier une montée en solo, tous me sortent le même discours : des prix au-dessus de mes moyens. Jusqu’au moment où je passe la porte d’une ultime agence, à l’intérieur cinq femmes et un homme en train de boire le café. Je pose mes questions habituelles puis petit à petit je sympathise avec eux, deux femmes me draguent gentiment (juste pour gêner), puis elles me proposent de prendre le café avec elles. Pourquoi pas! On prend le temps de parler de tout et de rien, de la politique, du tourisme en Bolivie etc… Après plusieurs heures, trois d’entre elles m’invitent à les retrouver le lendemain pour manger ensemble, elles pourront peut-être me présenter le mari de l’une d’elles et on pourra peut-être s’arranger pour le prix…
 Le lendemain je les retrouve autour d’un riz poulet (classique en Bolivie), et après de longues heures de négociation c’est parti pour le Huayna Potosi. Les deux premiers jours je serais rattaché à une cordée, et le dernier jour j’aurais un guide privée pour ne pas avoir d’influence sur la montée de quelqu’un. Le tout pour 60€ tout compris : 3 jours avec guide, 2 nuits en refuges, les repas, et tout le matériel prêté gratuitement.

Cela se passera donc de la façon suivante :
*Jour 1 : On passe de 4000m à 4700m pour s’acclimater, pratiquer la marche sur glace et le piolet, apprendre à se déplacer en cordée etc…
*Jour 2 : Ce sera l’ascension au second refuge de 4700m à 5100m
*Jour 3 : Avec un peu de chance et de volonté, peut être l’ascension de 5100m à 6088m

Rendez-vous demain à 9h pour le départ…
Drôle de sentiment, toutes les personnes présentes sont préparées, certaines ont même fait le déplacement exprès en Bolivie pour CE sommet. Et moi perdu au milieu de ces passionnés, il y a 3 jours encore je ne savais même pas que cette montagne existait. Je me sens pas très rassuré quant à la suite.

Le premier jour se déroulera simplement, on fera connaissance petit à petit. Il y a 3 guides, et 1 suisse (24 ans) expérimenté fana d’alpinisme, de même pour un français d’une cinquantaine d’année ayant déjà bien parcouru le globe et ses montagnes, et un japonais (33 ans) ayant fait le déplacement spécialement pour ce sommet. C’est avec eux que je vais passer mes deux premières journées. Concernant la météo, pas de chance, pluie et vent… Il y a plus agréable pour marcher en montagne mais on révise malgré tout les techniques d’ascension sur glace avec crampons, piolet etc. Le second jour sera semblable, à la différence que mes pieds seront mouillés! Encore une fois je me sens ridicule au milieu de ces connaisseurs possédant du matériel flambant neuf. Ne pouvant monter cette partie avec les chaussures d’alpinisme que l’on me prête (rochers en chemin) je monte avec mes chaussures trouées.


Le soir, après le diner, un vent fort souffle et repousse les nuages, j’aperçois pour la première fois cette montagne imposante : le « Huayna Potosi » comme si cette montagne se dévoilait à moi juste avant de commencer et qu’elle me disait “Alors! Il parait que tu veux jouer? Et bien prépare toi je vais te faire danser!!” Je me couche à 17 heures et suis censé me réveiller à minuit. La nuit est froide, n’ayant pas de duvet adéquat, je perquisitionne un matelas supplémentaire mais : pour me glisser dessous! Et ça marche! J’arriverais à dormir 3 heures. Une sensation étrange durant cette nuit, un mélange d’appréhension, d’excitation, de doute, de peur. Impossible de vraiment dormir, mes pensées sont obnubilées par cette montagne. Le guide vient me sortir de sous mon matelas à minuit, je me sens près! Au moins à tenter le coup… Constamment quand j’entends certaines personnes dans le refuge tenter de se rassurer d’un éventuel échec “oui mais j’ai pas bien dormi etc” j’essaie de me conforter, de penser positivement. Constamment.

Le Japonais part en premier, il me devance d’une dizaine de minutes. Le français et le suisse sont derrières moi à quelques minutes d’intervalles. A peine sortie, un vent glacial m’arrache des larmes. Je commence à comprendre que cette tentative d’ascension ne sera peut-être pas une partie de plaisir. Je devine au loin la lumière du japonais et de son guide. Petit à petit je prends mon rythme grâce à l’aide de mon guide Ceciliano. Je marche lentement afin d’économiser au maximum mon énergie, j’ai l’impression d’essayer de marcher sur un plancher grinçant et de vouloir réveiller personne, le moindre mouvement brusque me ponctionne une dose d’oxygène trop importante à cette altitude.

Perdu dans le noir d’une nuit sans lune, j’essaie d’entamer cette montée avec le plus d’humilité possible. Dame Nature m’invite à danser, mais elle reste reine. C’est elle qui décide. Grâce à certaines expériences (en snowboard, en voilier) j’ai appris je crois à appréhender la nature avec le plus d’humilité et de respect possible. C’est donc intimidé que je me dirige vers cette montagne. Je me déplace lentement face à cette éternité, par moment la lune fait son apparition et dévoile les courbes effrayantes de cette montagne. Des crevasses, des falaises, des traces d’avalanches… Après 2 heures de marches, je double mon camarade japonais, mal en point, il commence à sentir le Soroche (mal des montagnes). Je continue mon ascension lentement mais la fatigue, le mal des montagnes et le manque de motivation commencent également à se faire sentir : “mais qu’est-ce que je fais là!”

 Un peu plus tard, Ceciliano m’arrête et nous entendons au loin raisonner deux grosses avalanches, un brouhaha de pierres, de glaces et de neige. Je me retourne pour voir où en sont mes compères. Le japonais semble continuer. Mais le français et le suisse ont dû rebrousser chemin, terrassés par le mal des montagnes et la fatigue car je ne vois plus leurs lumières… Plus tard le japonais sera également victime de l’altitude et de la météo et rentrera au refuge.

Désormais, me voilà seul face à cette montagne, chaque pas représente une lutte. Je laisse mes bras pendre lorsque je le peux afin d’essayer d’économiser de l’énergie et de l’oxygène, parfois je n’arrive même plus à avaler ma salive, plus la force… Constamment j’essaie de me motiver, enlever chaque pensée négative ou alors utiliser celles-ci pour tenter de me surpasser. Le plus gros moment d’hésitation sera pour moi le changement de programme imposé par la nature. Il a trop neigé durant ces 2 jours, le chemin habituelle n’est pas praticable, il nous faut couper par une ultime pente de 100m de dénivelé approchant les 70%, un mélange de glace et de neige. A chaque mouvement j’ai l’impression que mon piolet pèse une tonne et que mes jambes sont lestées… A chaque fois que ma jambe ou mon piolet s’enfonce plus que prévu, j’ai l’impression de prendre un uppercut en pleine tête et mets plusieurs secondes à m’en remettre. A deux doigts d’abandonner… Je finis par arriver sur la crête, environ 800 mètres de vide des deux côtés. Le sommet n’est plus qu’à 30 minutes de marche (après bientôt 4 heures), je commence à réaliser que cette ascension m’est peut-être possible. Je suis alors submergé par un drôle de sentiment : mélange de larmes de fatigue et de fou rire. Cette perspective d’une éventuelle réussite me remotive et je retrouve un rythme raisonnable.

Les derniers 100 mètres, j’observe les ombres naissantes de mon guide, et comme si pour mieux savourer, le soleil apparait à ce moment-là, Dame Nature semble me souhaiter la bienvenue. Je suis alors submergé par une rafale d’émotion, me voilà la tête dans les nuages… à 6088m. Chose que je n’imaginais pas encore possible il y a trois jours. Encore ce mélange de rire et de larmes, d’euphorie et de fatigue. Il peut être bon parfois d’assumer une certaine sensibilité face aux éléments, face à Dame Nature, face à cette immensité qui m’invitait à un ballet glacial. Il est bon de savoir s’extasier, savoir pleurer, comme un homme, un vrai. Atteindre des bonheurs faciles devant une scène d’une simplicité poétique.

(Ci dessous l’arrivée en vidéo)

Je pense que le bonheur après lequel tout le monde court est à la portée de chacun (et pas forcément à 6000m d’ailleurs!), mais qu’il est du côté de l’amour universel, apprendre à apprécier ce qui nous entoure (comme la vue au sommet de cette montagne, le chemin parcouru, les ombres de la lune). Tout est présent, tout est là, autour de nous. Mais le paradoxe c’est que ce “tout” pour nous n’est généralement pas assez… Nous passons notre temps à désirer autre chose que ce qui existe déjà, que ce qui est à notre portée. Souvent pour se sentir en sécurité il nous faut posséder, nous avons donc peur que notre vie touche à sa fin avant d’avoir eu le temps de tout posséder. Nous nous lançons alors dans les affaires, dans le travail, notre carrière, nous entrons en compétition avec des concurrents et certains n’hésitent pas à mentir et à tromper tout le monde, ajoutant ainsi le poids de leurs actes négatifs à la futilité de leurs buts. De plus, nous ne sommes jamais satisfaits : nos richesses ne sont jamais assez importantes, notre nourriture jamais assez bonne et nos plaisirs jamais assez intenses.

On espère un jour à travers ces possessions pouvoir être heureux. Mais si l’espoir fait vivre, je pense qu’il fait vivre mal, à force d’espérer on ne vit jamais. La vie selon moi est un cœur à prendre. A prendre telle quelle est, atroce et précieuse, déchirante et sublime, jonché d’épines et de délices, simplement compliquée… Apprenons à nous satisfaire de ces bonheurs simples et puissants qu’elle nous offre. Apprenons à cesser de nous mentir, de nous raconter des histoires, de faire semblant d’être heureux, cessons d’espérer! Apprenons à vivre pour de bon au lieu d’espérer vivre un jour, admirons ce qui nous entoure et savourons le temps qui passe… avec passion.

« N’aie pas peur que ta vie touche à sa fin, crains plutôt qu’elle n’ait jamais commencé. » – Cardinal Newman

(Vue aérienne du Huayna Potosi)

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8 Réponses to “La tête dans les nuages”

  1. histoiresdevoyage 7 février 2012 à 20 h 32 min #

    Quel bel article !!!
    Celui-ci atteint des sommets … 😉
    Félicitations Clément !
    Zou … Jean-Fi .

  2. Marie 8 février 2012 à 0 h 09 min #

    Fantastique!
    T’as ton fan club au decathlon de Challes! Tout les vendeurs sont accrochés derrière l’ordi pour suivre tes aventures.
    Merci de partager cela avec nous pti Clem!
    Félicitations!!
    Marie

  3. Aurélie 8 février 2012 à 15 h 56 min #

    Très bel article, qui illustre bien ce que certains cherchent en montagne : l’humilité, la sensation de se fondre dans la nature. Et quand même, bravo pour l’exploit sportif ! Même si le but n’était pas forcément là, ça n’est pas rien !

  4. david klein 8 février 2012 à 21 h 55 min #

    J’aime …
    Vivre, simplement, construire différemment … On s’est rencontré il y a 2/3 ans, chosen, lorenzo.
    A +
    Dadou

  5. cipri marie 11 février 2012 à 18 h 22 min #

    j’aime….. tout simplement bravo pticlem ont bien a toi ton article nous donne des frissons…..

    a+

    marie et raphael

  6. Amel 15 février 2012 à 16 h 12 min #

    « ils l’ont fait parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible »… c’est à cette citation de M.Twain que je pense quand je lis ce que tu écris… Je pense qu’elle te décrit bien 😉

  7. CRETON MARTINE 16 février 2012 à 1 h 04 min #

    BRAVO POUR CET EXPLOIT ET CE MAGNIFIQUE COMMENTAIRE .

Trackbacks/Pingbacks

  1. Clin d’oeil de Clement à 6088m « globetrotte4peace - 28 février 2012

    […] Actuellement en voyage en Amérique du Sud, Clément nous a fait parvenir un petit clin d’œil suite à son ascension de 6088m du Huayna Potosi (Bolivie). Vous retrouverez le récit de l’ascension ici. […]

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