L’homme et la mer

15 Avr

(Avril 2012)
C’est le titre d’un poème de Baudelaire, mais aussi ce qui m’a plus ou moins guidé depuis que j’ai quitté la Bolivie il y a un peu plus de deux mois. La mer, celle des caraïbes, celle dont les vagues et le ressac raisonnent sur les remparts de la ville de Carthagène (Colombie). Mon idée était la suivante : me diriger vers cette ville (qui est le principal port de plaisance de Colombie) et chercher un voilier où embarquer pour continuer mon voyage : retour vers l’Europe via ma première transatlantique? Direction les Antilles? Ou pourquoi pas continuer vers le Panama? Le voilier déciderait pour moi!

En chemin et juste avant d’arriver, je me suis adonné à la plongée avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu’on a pour les passions nouvelles. J’ai notamment le souvenir d’une immersion nocturne et du retour à la surface en observant la lune et les étoiles, des images de poissons anges dans la tête, le goût de l’eau salée dans la bouche, et les yeux tournés vers le ciel. De ma courte vie, je crois bien que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau! Je découvrais tout à la fois la démesure de la mer et le gigantisme du ciel. Un moment de bonheur et de liberté absolu. Une immense joie de pouvoir observer cette vie sous marine (et notamment nager auprès d’une tortue). La joie de comprendre enfin la magie que nous offre ces eaux : une rencontre avec des êtres indomptés et libres… quelque chose qui se fait malheureusement trop rare à la surface.

Puis j’ai continué jusqu’à “la perle des caraïbes” (c’est le nom donné à la ville). On me parlait sans cesse de la beauté de Carthagène. J’avais hâte de marcher dans ses ruelles pleines de secrets. Mon idée une fois là bas était donc de faire du “bateau-stop”. Après quelques heures sur place je me suis motivé à déposer des annonces dans les marinas, à faire savoir que je cherchais un bateau (peu importe la destination) et que j’étais apte à faire les manœuvres de bases à bord etc. Le soir même on me proposait gratuitement d’aller au Venezuela. Puis le lendemain, un français m’invitait sur son voilier et me faisait l’offre suivante “si tu me trouves 5 touristes qui veulent faire le passage jusqu’au Panama, je te fais passer gratuitement”. Il m’apprenait alors qu’il y avait un syndicat de “charters” (les marins qui font ce trajet pour les touristes), des prix fixés etc… Bref tout ce qui ne devrait pas exister dans le monde de la voile!

Seul souci… La perle des caraïbes mérite sa réputation si on se laisse enfermer par le circuit touristique : le centre historique et ces murailles au passé évoquant les pirates, les batailles espagnoles etc… Il est vrai que le quartier garde des traces de son ancienne splendeur, comme une veille dame qui trainerait derrière elle l’ombre de la beauté qu’elle fut. Mais ceci n’est plus qu’une façade et ne représente pas la vie du Carthagène d’aujourd’hui. A mes yeux, la perle des caraïbes est monstrueuse! A quelques kilomètres de cette fausse image, on y croise des gamines de 14/15ans faisant le trottoir, des fantômes aux yeux vides se shootant à la colle… Je ne comprends pas que la majorité des touristes venant ici n’aillent pas chercher plus loin que dans leur guide. Ce n’est justement pas du voyage ça! On prend des paysages selon les prescriptions, comme une médecine, on va les voir une fois (rarement on y retourne) pour cocher une case, c’est parfois même emmerdant mais on s’en acquitte, et l’album de photos est là pour prouver “qu’on l’a fait”.

Trop de gens attendent tout du voyage sans s’être jamais souciés de ce que le voyage pouvait espérer d’eux. Ils souhaitent que le dépaysement les guérissent d’insuffisances qui ne sont pas nationales, mais humaines, et l’ivresse des premières semaines où tout leur apparaissant nouveau, ils ont l’impression de l’être eux même, cela leur donne l’impression passagère qu’ils ont été exaucés. Puis quand le « moi » dont ils voulaient discrètement se défaire dans la gare du départ les retrouve au détour d’un paysage étranger, ce moi morose et solitaire  auquel on pensait  avoir réglé son compte, ils rendent responsable le pays où ils ont choisi de vivre. Le voyage ne nous apprendra rien si on ne lui laisse pas aussi le droit de nous détruire. C’est une règle vieille comme le monde.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » – Nicolas Bouvier

Un voyage c’est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé, ne sauront jamais rien de la mer. Le reste c’est du tourisme, pas du voyage ; de la collection de souvenirs, pas un apprentissage.

Heureusement il y a eu également de belles rencontres comme Ana, l’accent trainant et sensuel des caraïbes, des envies militantes débordante de latinité. Une nouvelle fois des jeunes qui se bougent qui s’organisent, qui créent et qui se révoltent contre les inégalités dont le pays est victime. Du coup je n’ai pas profité de cette opportunité pour un voilier (qui m’aurait forcé à rester une semaine dix jours dans cette ville pleine de prostitution infantile) et ai opté pour un vol en stand-by au dernier moment pour… Le Panama! L’idée désormais, remonter jusqu’au Mexique où je pense trouver un avion pour rentrer en France d’ici un mois ou deux.

Je continue mon chemin, mon apprentissage vers cette “école” que le voyage représente pour moi. Cette « école itinérante » c’est une sorte de baleine qui chemine sans trêve bien loin sous la surface de la mer. Si l’on s’obstine à la chercher et à l’attendre là où pour la dernière fois on l’a vu faire surface, on pourra l’attendre longtemps. Non il faut y croire et naviguer, se perdre jusqu’à ce que les deux chemins se coupent. il faut la chercher où elle est et non où elle fût.

Philosophie de marins : “Qui naviguera verra”(la première chose qui arrive à un itinéraire bien défini c’est d’être modifié)

Ci dessous vous trouverez quelques photos (visibles également ici sur facebook) des paysages qui m’ont été offert depuis la Bolivie (entre Pérou, Equateur, Venezuela et Colombie) :

et ici le poème de Baudelaire.

Saludos de Panama!

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3 Réponses to “L’homme et la mer”

  1. Fabrice Grandbivouac 16 avril 2012 à 10 h 21 min #

    ah Clément… au plus tu écris, au plus on t’envie ! on va finir par craquer et prendre un billet d’avion pour te rejoindre ;-)…
    vraiment sur ce coup là… la plongée c’est de trop ! c’est la cerise sur le gateau ! continue de nous faire rêver tout en restant lucide comme tu peux l’ETRE !
    à bientôt !

  2. Maïder 19 avril 2012 à 15 h 07 min #

    Un tsunami ce dernier article. Tu m’enlèves les maux de la bouche …
    Que te lleve el viento !

  3. Brouard Sébastien 24 juillet 2012 à 18 h 10 min #

    Salut mon très cher ami Clément.
    Continue ton beau voyage intérieur et donne moi de tes nouvelles

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