L’histoire d’un monde (la fin du trip)

16 Juin

(Juin 2012)
Nous y voilà… Le voyage touche à sa fin, j’ai trainé mes pattes sur environ 11.000km, sans vraiment de contraintes de lieu ni de temps, simplement du Sud au Nord. Au moment où j’écris ces lignes je suis dans l’avion pour Genève. Dur de résumer tout ce que j’ai pu rencontrer durant ces mois en quelques mots… En chemin, on m’a souvent demandé “quels pays as tu visité” – à chaque fois je répondais que je n’étais pas venu voir un pays mais l’Amérique latine, avec ses différences culturelles, ses problèmes, ses espoirs… Mélanger les pays, les accents, tenter de souffler les cendres de la mémoire de quelques inconnus afin d’attiser la mienne. Car oui l’Amérique latine, ce n’est pas seulement le continent de la salsa, des coups d’états, des maracas, de farcs et paramilitaires, des danseuses sensuelles et des narcotrafiquants, mais c’est aussi et surtout l’histoire de ces gens qui se battent à travers différentes formes artistiques.

Que dire sur ce que je pense avoir appris? La digestion du voyage commence à peine et va prendre certainement quelques mois. Là les hôtesses distribuent des magazines. A l’intérieur, des mannequins sont dispersés au fil des pages, on parle de régime, de cellulite ; également la politique du moment où les politiciens se battent pour des sujets futiles dont je ne comprends ni les tenants ni les aboutissants. Quelques pages plus loin, la guerre en Syrie, un massacre, des bombes terroristes continuent de tuer au moyen orient. Ca me rappel un air de déjà vu. Durant ce voyage j’ai volontairement tenté de ne pas suivre les informations, en pensant que peut être j’aurais eu la possibilité d’observer une plus grande différence au retour, que les choses auraient changé en bien… Mais non les terroristes ne s’intéressent pas à leurs problèmes de peau, les politiques n’ont pas récupéré les bombes meurtrières et les poufs botoxées ne militent pas dans les magazines pour de grandes causes humanitaires… Rien n’a changé si ce n’est l’écart entre “le monde” et  “mon monde”.

(Reflets – Mexico city)

(Eglise de Chamula)

(Zinacantán – Mexique)

Il y a encore 5 jours, j’étais à l’arrière d’un 4×4 entouré de petits vieux dans la sierra mexicaine auprès des indiens zapotèques. Puis arrivé à Mexico city, la capitale je me sentais déjà perdu. Le métro, les pubs, les mc do… On retrouve les mêmes têtes fatiguées qu’à New York, Hong Kong ou Paris. Mondialisation de la fatigue. La ville impose son rythme. En chemin je refais le voyage dans ma tête, je me remémore certains visages, je réécoute le souffle de la mer faire soupirer les arbres. Je repense au ciel criblé d’étoiles qui m’a servi de toit certaines nuits, la joie d’attendre au bord de la route en faisant du stop, de dormir dehors dans la rue dans ce que certains appelleraient des trous à rats (qui pour moi étaient des palais), de ces journées de marche à errer sans but, sans cadre, sans feu ni lieu, sans foi ni loi. Plus de 3 ans que j’ai changé de cap et c’était une belle manière d’en apprendre plus et de fêter ça. 3 ans que j’ai troqué la routine, le travail, pour piloter ma vie sous ces étoiles. La bulle dans laquelle je vivais a éclaté pour s’ouvrir et se transformer en paysages, en visages, en rencontres.

(Felipe qui danse – Bolivie)

(Papillon Guatemala)

Que pourrais-je dire de plus sur ce voyage? Je pourrais vous raconter les détails des rencontres, les gamins shootés à la colle d’Equateur, cette famille de cuistots au Salvador, cette fille qui tente de se suicider devant moi au Nicaragua, mais à quoi bon? Ce que je ressens de vraiment fort, c’est cette mondialisation… Peu importe les pays, les continents, c’est toujours les mêmes histoires qu’on retrouve. Une société gloutonne qui dévore les cultures les unes après les autres, qui amène à une confusion entre qualité et niveau de vie (nuance très importante). Cette société qui impose son rythme, qui bat la mesure et où tout le monde suit la cadence. Autour de moi je retrouve l’un des symboles de cette philosophie fast food qui dévore le temps : les montres. Ces grosses montres qu’on se met fièrement au poignet, comme pour mieux se menotter au temps. Dans toutes les grandes villes on les croise, des montres « flashy« , peu discrètes, parfois en or. A croire que les gens sont fiers de nous dire “j’ai beaucoup d’argent mais plus beaucoup de temps”.

(Fantômes urbains – Mexico)

Quand on regarde un peu le monde dans lequel on vit, que voit-on?
Des guerres dont on ne parle pas de peur de vexer d’éventuels consommateurs, des SDF meurent en silence dans le froid quand des appartements vides prennent de la valeur, l’hypocrisie d’une société qui fait la guerre pour la paix, des enfants qui se suicident, l’Amazonie qui aura disparue d’ici 2050 (selon l’INPE), on prête de l’argent a des “pays pauvres” et à leurs gouvernements corrompus pour endetter des populations qui n’ont rien demandé, des gamins qui font la manche devant le mépris de ceux qu’on appelle “les gens biens”… Bref. Le maitre du feu règne aujourd’hui sur un royaume glacé, sans sentiments. Les chiffres enterrent les visages et les noms.

Alors bien sur, quand on regarde tout ce merdier on a peur, peur du monstre que l’on a nous même créé. L’Homme se barricade entre des murs (à se demander s’il n’aurait pas désormais peur de la nature). On aiguise notre appétit d’illusions, de plaisirs auxquels on s’attache (à ne pas confondre avec le bonheur), de stars éphémères pour nous distraire.
Ma génération se considère comme chanceuse, car elle bénéficie du “progrès”. Il est vrai qu’il faut reconnaitre qu’il y a aussi du bon dans notre société, la santé, l’égalité des femmes, des moyens de communications incroyables etc… Mais de mon côté je dois dire que le futur fait peur si on regarde un peu à l’horizon. Ma génération est certainement la dernière à goutter à cette diversité culturelle, à l’autre, à avoir la chance de voir un reflet différent lorsqu’elle croise un regard. Mais je crains que cette génération soit l’ultime témoin de cette civilisation suicidaire. On va voir l’Afrique crever, l’Amazonie bruler et les peuples s’uniformiser pour marcher en rang derrière le dieu dollar.

A toujours vouloir plus nous nous tuons à petit feu. A croire que c’est dans les gènes de l’Homme. Par exemple dans le documentaire survivre au progrès (que je vous recommande vivement), on évoque les hommes préhistoriques et leur évolution. On nous montre ici à quel point ce qu’on appelle “progrès” peut parfois nous être néfaste. En recherchant le progrès constant l’Homme en arrive à se déshumaniser et à se tuer lui même. Un exemple évoqué dans ce documentaire : le premier homme qui a découvert comment tuer deux mammouths à la fois a fait une réelle avancée pour son peuple, peut être ; mais celui qui a pensé à acculer les mammouths dans un ravin pour tous les tuer de façon plus rapide (de façon plus rentable) s’est exterminé lui même : pénurie de nourriture à long terme, disparition de l’espèce, malnutrition, maladies etc. Nous sommes l’être le plus évolué? Mais comment peut-on en arriver à détruire notre unique habitat quand même un singe en prend soin?

(Singe – Guatemala)

Mondialisation? Mondialisation de la cupidité. les capitaux n’ont pas de frontières, ils ont besoin de mobilité, de mouvement, partout où ils vont ils font des victimes, et c’est le même type de dégâts qu’ils causent : dégâts écologiques, sociaux, économiques, politiques… Avec leur puissance ils influencent la politique des nations. Nos nations? Elles disent vouloir changer le monde arrêter la folie, mais comme le sort naturel de beaucoup de révélations on s’agenouille devant puis on s’assoit dessus. Il nous semble plus judicieux de réduire la planète à un marché économique, et même si ce mode de vie nous fait mal, on se laisse cogner. On a peur alors on s’enferme dans ce cycle et ses coutumes. Ne pas sourire aux inconnus dans la rue, l’amour est faiblesse, ne pas regarder son voisin si ce n’est que pour se comparer. Alors forcément on se sent seul et on s’entoure de matériel pour se rassurer, pour avoir un semblant de prise auquel s’accrocher. J’en ai croisé beaucoup en chemin (touristes ou non) qui étouffaient leur malheur dans le matériel et qui détruits par la solitude s’enfonçaient dans la drogue, dans l’alcool, dans l’oubli… Ils titubent dans un paradis artificiel (encore Baudelaire) pour nier qu’ils ont perdu ce bonheur si facile à rencontrer. Ils roulent des pelles à la mort comme si elle allait les ressusciter.

J’ai aussi trouvé dans mes mails quelques messages d’amis, parait que “le changement” est arrivé en France car la gauche est au pouvoir « Victoire! » Mouais… A mes yeux gauche ou droite ça ne changera pas grand chose, on ne fait que de changer de trottoir mais on va dans la même direction. C’est notre mode de vie qui est à changer, pas les pantins qui nous représentent. Mondialisation? Ca reste au niveau politique et économique, on ne parle jamais des gens en tant que peuple, d’humains, le problème vient peut être de là. L’individualisme prime avant l’humain. J’ai d’ailleurs même de plus en plus de mal avec cela, la conception de frontières, de pays, de patries…
 Ne sommes nous pas avant tout humain?
 Comment en tant que “frères” pouvons nous pisser dans de l’eau potable quand 20.000 personnes vont mourir le même jour du manque d’eau saine? Comment notre société peut elle sponsoriser des guerres a des fins rentables?
Mondialisation? Oui peut être… Mondialisation de la misère, mondialisation de la faim, mondialisation de la prostitution, mondialisation du désespoir.

(Déchèterie à l’air libre – Bolivie)

(Prêtre bénissant de l’argent – Alasitas Bolivie)

Le bon point dans cette (triste) histoire c’est que nous sommes la dernière génération à voir cela. Le fait que ça se passe maintenant devant nos yeux signifie également que nous avons la chance de pouvoir faire changer les choses (après il sera trop tard). Nous pouvons faire partie de ce changement! L’Amérique latine est remplie de ces vibrations, de ces gens qui croient cela possible. Au quotidien on croise des personnes avec qui refaire le monde pendant des heures, qui mettent en place des projets nobles sans aucun moyen. Une de leur force devant cette société arrogante sera certainement leur humilité. Une valeur oubliée du monde contemporain, théâtre du paraitre. Les magazines (notamment celui que j’ai sous les yeux) ne cessent de nous donner des conseils pour s’affirmer, avoir l’air d’un battant à défaut de l’être. Eux luttent avec noblesse, certains ont été éduqué par une vie difficile d’autres ont fait des études et comme ils ont pris la peine d’en oublier une partie, ce sont souvent les gens dont il y a le plus à apprendre.

Ils amènent à un changement à leur échelle et m’ont appris à positiver, qu’au lieu de toujours parler de déforestation on devrait parler un peu plus de la reforestation. De positiver en parlant des projets et faits existants pour toucher et interpeller par le beau. C’était notamment la philosophie de Cousteau, rendre les gens amoureux de la mer pour qu’ils aient envie de la protéger. Ainsi si chacun amène à un changement, chacun vers la même envie de changer les choses – à travers la photo, la poésie, la musique, la danse, à travers toutes formes d’expressions artistiques capables de toucher au cœur même de l’Homme – alors oui, peut être que le monde changera et d’elle même cette envie se propagera. Peut être est il aussi possible de mondialiser l’espoir?

(Petit curieux au musée)

Oui c’est l’histoire de notre Monde, il part tristement en vrille, et personnellement je n’ai pas envie d’entrer dans ce tourbillon. Ce à quoi je pense? Continuer mes projets (notamment auprès de l’association Globetrotte 4 Peace avec qui on entame depuis peu la construction d’une école au Bénin et d’autres projets – Colombie, Mexique etc), essayer d’interpeller quelques consciences par le beau comme ces gens croisé en chemin. Tenter de garder une part d’optimisme, tenter de parler des choses biens, des choses belles pour donner aux gens l’envie d’y goutter. Parler de l’espoir, croire en l’amour même en temps de guerre. Tenter de redonner de la force et des sentiments aux images (langue universelle) car aujourd’hui les gens ne donnent plus de valeurs aux images qu’ils voient. Ils ont la possibilité de les choisir, on passe d’un génocide à un match de foot, les sentiments disparaissent, on devient aussi rapidement froid qu’à la vitesse à laquelle on zappe. L’idée pourrait être d’exposer dans la rue, dans le quotidien de ces personnes pour attiser leur curiosité?

Parallèlement à ça, je pense également continuer mon chemin. Apprendre à consommer moins, délaisser encore plus de choses “moins j’en ai plus je suis content” jusqu’à un jour parvenir à sortir de ce système à travers la voile (eau gratuite, énergie solaire, liberté de mouvement, humilité face à la nature, possibilité de mettre en place des « trocs culturels » entre certains peuples etc…). Je pense que la relation que nous avons avec un pays/civilisation est similaire à celle d’un proche. Si ne nous comprenons plus, pourquoi rester ensemble dans l’illusion? Je ne comprends plus la France tout comme je ne comprends pas ce système et sa façon de penser, il me semble donc plus raisonnable d’en sortir progressivement. Ce système dépend de nous, si nous disparaissons de ce système, le système disparaitra.

Du sud au Nord, du condor à l’aigle, j’ai donc eu la chance de vagabonder sous ce ciel à la fois triste (massacre des indigènes en Colombie, trafics d’enfants au Mexique, gamins de la rue du Nicaragua…) mais aussi sous un ciel rempli d’espérance. J’ai aimé ces yeux et regards croisés sur la route, pas seulement pour leurs couleurs, mais aussi pour ce qu’ils regardent, une fenêtre sur le monde rempli d’espérance. Au milieu de ce ciel menaçant, beaucoup m’ont parlé du “Quinto Sol” (le cinquième soleil, une légende importante là bas), la fin d’un monde (et non DU Monde), l’inversion des pôles : de la haine à l’amour.

Au fond ne sommes-nous pas tous des nuages dans ce ciel tourmenté? Nous errons dans le ciel du temps, étirant nos formes changeantes et cotonneuses. Certains vagabondent dérivant sans cesse au fil du vent en tentant de s’alléger, d’autres immobiles et compacts, engrangent masse et semblant de matière. A nous de prendre forme et de dessiner nos courbes de vie, de faire la pluie et le beau temps. Chaque histoire est le brouillon de la prochaine, on rature, on rature, et quand c’est un peu propre et sans fautes, c’est fini! On s’évapore et on n’a plus qu’à partir. C’est pour ça que la vie est belle, car elle est brève.

(Elise kiffe la vie – Salar d’Uyuni)

Merci à ceux qui ont suivi ce voyage avec intérêt, merci pour votre curiosité et vos messages! Si parmi vous certains pensent voyager en Am. latine, n’hésitez pas à me contacter si je peux vous aider, cela sera avec grand plaisir. Un petit dernier proverbe pour la route : « Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine, c’est mortel » – Paolo Coelho

P.s : envie de voir ce que ça donnerait si les cultures avançaient ensemble dans leur richesse pour un même projet? Jetez un oeil là dessous :

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5 Réponses to “L’histoire d’un monde (la fin du trip)”

  1. michel 18 juin 2012 à 15 h 35 min #

    te souhaite de trouver un chemin de vie qui te satisfasse… une petite pierre telle celle sur le cairn ; qui indique le chemin pour ceux a venir .

  2. Valou 21 juin 2012 à 17 h 00 min #

    « Bienvenue »
    Décidement… nos pas se seront calqués presque jusqu’au dernier…
    Rentrée il y a deux semaines mon « atterissage » est douleureux pour l’instant.
    Tes mots me parlent toujours autant. Encore une fois tu as écrit là tout ce que je n’arrive pas à sortir. Ce froid, cette indifférence des grandes villes, ces regards qui se fuient, les bancs vides et le macadam impecable… J’ai du mal… à me sentir « chez moi »…
    Le retour est aussi un chemin, celui de l’analyse et de la ré-adaptation.
    Je souhaite le tien aussi riche de compréhension et de partage que fut pour toi l’amérique Latine, même si ici il faut lutter pour se rencontrer
    sur notre riche continent vivent aussi des humains qui tentent de protéger leurs coeurs
    qui s’entrainent à cultiver l’essentiel, le bien commun, l’amour et l’espoir, loin des grands médias et politiques…
    A nous de faire des ponts, de proposer autre chose que la résignation et la peur de l’autre.
    Non tu n’es pas un « Français », et tant mieux… Soyons humain, c’est déja pas mal !
    Prends soin de toi

  3. emilystuyvers 3 novembre 2015 à 17 h 06 min #

    Un article vrai et puissant..

Trackbacks/Pingbacks

  1. Rumeur de vagues « Blog - 29 septembre 2012

    […] je l’évoquais dans la conclusion de mon voyage écrite dans l’avion, je vois la relation avec un pays/un système égale à […]

  2. Canaries, à coeur perdu | Blog - 29 décembre 2013

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