Rumeur de vagues

29 Sep

(Mer Adriatique – Croatie 2011)

(Septembre 2012)
Le ressac. On en parle jamais assez du retour après un voyage.
Ce moment à la fois sublime et difficile où on digère, où on connecte les leçons apprises en chemin avec les précédentes. Les sentiments se croisent et se superposent. On rentre déboussolé, et nos proches nous demandent de résumer en quelques phrases des mois entiers seul sur la route ; de transmettre l’intensité de l’errance à travers des mots. On retrouve les amis, les connaissances, la plupart n’ont pas bougé. Enfermés dans leur cycle « boulot, dodo », leurs âmes n’ont pas rêvé. Certains s’étaient fait des promesses avant votre départ mais elles ont suivies les illusions qui les guident. Ca permet de continuer de faire le tri dans les proches et de renforcer d’autres liens. Seulement quelques uns ont eu le courage de tenir et de croire en leurs convictions, et c’est grâce à eux que vous parviendrez à reprendre pied petit à petit « chez vous ». (Merci à eux)

Comme vous le comprendrez, le retour après ce sublime voyage a été difficile, 3 mois que je suis rentré, et je pense avoir mis 2 mois pour m’en remettre. Mon esprit a complétement rejeté ce retour : fièvre, torticolis, difficultés à reparler français. Durant les premières semaines j’ai vraiment eu du mal à retrouver ma langue. J’aime me promener sur la langue espagnole, ces nouvelles sonorités m’offrent de nouveaux horizons, j’ai découvert de nouveaux artistes, de nouveaux auteurs.
Au retour j’ai eu la sensation que mon esprit cessait de fonctionner si mes jambes s’arrêtaient. Pourtant durant ces derniers mois je pense avoir saisi une subtilité importante du voyage : « le vrai voyage est intérieur« .
Le plus important est de parvenir à vagabonder dans son âme et non de collectionner les rencontres au bout du monde.

Blanche de Richemond le résume très bien dans son « Manifeste Vagabond » :
«A trente-trois ans, je pose mes valises et je m’interroge : cela fait des années que tu cours sur les routes après un sens ; existe t-il?
Parviendras-tu encore à échapper à ton époque ou cèderas-tu au désenchantement? Partir encore. Mes longues marches dans le désert ont guéri des blessures mais le mot «ailleurs» est devenu une obsession. Comme si je ne pouvais jamais revenir. A chaque retour, il me faut de nouveaux rêves pour tenir. Le voyage est devenu un esclave. Alors j’ai compris qu’il devait servir une autre dimension : intérieure.

Le véritable vagabond ne serait pas celui qui prend la route, mais celui qui part chercher son âme.»

(Désert de Coro – Venezuela 2012)

J’ai pourtant tenté de continuer mon voyage une fois rentré. De continuer avec cette même envie qui m’anime sur la route. De m’intéresser aux inconnus dans la rue, de faire marrer les gens au détour d’une ruelle, de comprendre l’histoire de ces SDF que je croisais tous les jours, le rejet violent des gens envers les Roms (qui m’a pas mal choqué). J’ai passé des heures assis sur des marches à observer, à voyager…
Observer le quotidien « comme dans un tableau dans lequel je ne veux plus être« . J’ai vite ressaisi que les fleurs ne poussaient pas sur le bitume, et je regardais les mégots représentant le stress quotidien de ces gens s’entasser et se tortiller comme des asticots.
Ainsi posé, on constate vite qu’aujourd’hui on communique sans communier. On se relie à tous à travers des marques, des symboles sans se lier à personne. Des liens sans nœuds, une éternité sans lendemain. On regarde cette société mener la danse et ces gens qui ont appris le pas se perdre entre leurs rêves d’enfants et des ambitions d’adultes. Une nouvelle fois on aimerait tant leur confier que tout ce que l’on peut acheter par l’argent n’a en fait aucune valeur… Que les meilleures choses dans la vie, ne sont pas des choses et qu’il y a tant d’actions ordinaires à offrir à nos esprits blasés.

(Pont des arts – Paris 2012)

(Survie entre les promotions du métro – Paris 2012)

(Bonheur simple et leçon de vie par Taeson – Paris 2012)

Il y a eu heureusement de belles rencontres, quelques grenoblois, Madame David une petite vieille de mon quartier, de bons moments partagés avec mes amis, mais je ne suis pas vraiment arrivé à me reconnecter. Après un peu plus de 3 ans de voyage est ce que j’en ai envie? Ca été la grande question.

J’ai constaté également en trainant sur le net que le « voyage » commençait à côtoyer les sports et à se monétiser. Tout le monde écrit des livres sur ses exploits, ses traversées en vélo, ses vacances chez les « sauvages » etc… Le Lonely Planète publie même « la bible du voyage » (Aïe! Belle merde!), on crée du commerce sur un espace de liberté et on entretient sciemment cette confusion entre voyage et vacances.

(Vue du matin – Albertville 2012)

(Mont-Blanc –  2012)

Ces réflexions m’ont amené à de longs moments de questionnement, principalement en montagne.
Il y a des cultures où on parle des choses importantes uniquement au sommet d’une montagne ou d’une grande dune. Ces peuples supposent qu’on est plus apte à penser et parler après un effort, quand l’esprit est assez libre pour voguer et n’est plus parasité par les petits tracas.
Que faire après donc? Reprendre la route et garder ce rythme?
Revenir tous les 9 mois pour rester un minimum « connecté »?
Chercher une porte de sortie?

Comme je l’évoquais dans la conclusion de mon voyage écrite dans l’avion, je vois la relation avec un pays/un système égale à celle entre humains. Si vous ne comprenez plus un proche, pourquoi continuer de se voir? A quoi bon continuer de faire illusion?
Ca ressemble à une photo floue, le point ne sera jamais fait, c’est mal défini. Ca ressemble à une photo bougée, à un cliché volé.
Ca ne cadre pas, ça ne cadre plus…
Aujourd’hui la terre s’affole en mitraille, je ne comprends plus ce système et ne souhaite pas être frappé par le syndrome du canapé ; être arrimé à une télé, rester au fond d’un sofa à regarder le Monde se mordre la queue.
Après tout, ne serait-il pas préférable de vivre « dans la misère » entouré de gens prenant soin les uns des autres, plutôt que de continuer à vivre dans le luxe autour de personnes ne s’accordant pas la moindre importance?

L’idéal serait donc de prendre la porte. Où? Comment?
Partir sur une île peu connue et vivre tranquillement avec les locaux (s’ils m’acceptent et en attendant que cette société viennent y prospérer)?
Cela fait 3 ans que je songeais à une autre idée pour mon projet :
« Quetzal : contes, vents et marées »
(Un projet mélangeant contes autochtones, parapente, voile et trocs culturels mais je vous en reparlerai plus tard.)
…et me voici désormais au pied de mon rêve. Il y a 3 ans je m’étais dit que d’ici peut être une dizaine d’années il pourrait être bon de retaper un voilier et de prendre la mer. Je ne pensais pas y parvenir aussi vite.
J’avais pensé à la voile car la mer et sa simplicité m’attire depuis un bon moment.

Le monde marin à quelque chose d’humble, de libre, de sauvage…
Une école de voile basée en Corse avec qui j’ai bien accroché il y a plusieurs mois me propose aujourd’hui de compléter ma formation de « marin » gratuitement. Ce pour me permettre d’être totalement autonome à bord, apprendre à rafistoler et naviguer par tout temps. L’objectif ensuite serait de retaper un bateau et de prendre la route pour les 50 prochaines années. Il n’est pas question de naviguer constamment, mais plutôt de se poser parfois 1 an ou plus au même endroit, à voir en fonction des rencontres, mais l’idée est plutôt de faire un looooooong voyage tout en ayant un lieu de vie à partager me permettant de concrétiser ces projets. De vivre en accord avec mes convictions, sortir de ce système, que le cœur ne fasse qu’un avec l’esprit et le geste.
Ne pas laisser l’épaisseur d’un cheveux entre l’acte et moi même.

Ma seule crainte serait de ne pas tenir le coup. Rester au même endroit 6 mois? Cela fait bien 5 ans que cela ne m’est pas arrivé! Mais je suis certain que le monde marin lié au caractère Corse aura quelque chose à m’apporter. Cela me permettra d’ajouter des fleurs à mon arc et d’apprendre de l’énergie qui anime ces gens.
Cette énergie des marins d’autrefois, la tête brulé de soleil et d’horreur, quand ils croyaient qu’au bout de la mer on tombait dans le vide, et qu’ils y allaient pourtant toutes voiles dehors, tout à l’audace.
Pour la suite mes désirs sont désordres, on verra donc plus tard pour l’après Corse, ces quelques mois me permettront de laisser infuser mes idées, comme une mer sur laquelle la pensée vague… entre dunes et ressac.

(Ajaccio au petit matin – Corse 2011)

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6 Réponses to “Rumeur de vagues”

  1. Maïder 29 septembre 2012 à 13 h 17 min #

    J’ai écrit sur ce qui nous pousser à voyager et à repartir et je me retrouve beaucoup dans tes mots et ton cheminement personnel. Éponger et digérer, parvenir à laisser son esprit vagabonder même « chez soi », prendre le temps plus que jamais, faire le point, lâcher du lest… c’est aussi ce que je tente de faire pour gérer le retour, avancer et construire une belle ligne de vie 🙂

  2. lamiche 29 septembre 2012 à 14 h 26 min #

    cool… du projet a venir enfin se dessine ;
    suis happy for you !!
    Michel

  3. Rémi 30 septembre 2012 à 5 h 57 min #

    Avant tout merci Clément de partager ton expérience, tes ressentis, et tes pensées et couleurs illuminées. Des graines à semer ! Je me permets de partager quelques questions qui flottent en général et que ton histoire avec ton blog m’évoque en particulier, au cas où cela puisse t’être d’une aide, la plus infime soit-elle, dans ton vagabondage intérieur (toujours cool de partager) :
    La beauté peut-elle être soumise à des contraintes morales ? Peut-on rêver d’autre chose que du beau ? L’éloignement nuit-il à l’amour ? Dans quelle mesure la tolérance souffre de l’incompréhension ? Peut-on aimer ceux que l’on ne comprend pas ? La recherche d’exemples/modes de vie/leçons de vie universel(le)s peut-elle se faire sans le risque de l’uniformisation ? Peut-on à la fois se sentir libre et responsable, et peut-on aimer sans se sentir responsable ? Peut-il y avoir du « sens » au seul temps présent (temps du moment en train d’être vécu), sans phénomène externe ou interne de construction ? A-t-on besoin de « sens » pour être heureux (pour cheminer joyeusement)?…

    Bref ! Encore merci pour cette richesse que tu nous apportes là, continue de kiffer et faire kiffer par tes témoignages, et peut-être à un de ces jours !

    Rémi

  4. Floryane 30 septembre 2012 à 11 h 20 min #

    Bonjour Clément,

    J’ai suivi ton blog tout au long de ton voyage. J’attendais avec beaucoup d’impatience un nouvel article.

    C’est vraiment du pur bonheur de lire tes mots, tu réussis à retranscrire ce que beaucoup de voyageurs ressentent et c’est très fort! J’apprécie beaucoup ta sincérité et ton humilité.
    Merci d’avoir pris le temps de poser ces mots.

    Bon courage dans tes choix à venir

  5. Caroline 30 septembre 2012 à 23 h 17 min #

    Bonsoir « Ticlem »,

    Je fais parti de ces personnes pas très très fan de facebook et de tout ces réseaux. J’ai pourtant commencé il y a quelques mois, pour voir…

    On regarde, on critique, et puis un jour le hasard : l’ami d’un ami commente l’une de tes photos. Je découvre alors ton blog, je regarde, je lis, je voyage…

    Merci Clément pour ce que tu fais, une plume et une âme comme la tienne sur la toile, c’est une vraie chance!

    Merci de partager ainsi tes réflexions (Ô combien prenantes et construites) et de semer ainsi des graines dans nos cœurs.

    Bon vent sur ta route et au plaisir de te lire.

    K-rO

  6. Lorenzo 8 octobre 2012 à 8 h 02 min #

    Mon Clem,
    Ben ne changes pas mon poulet ! C’est toujours bon de te lire, de voir tes photos, de t’avoir à la maison en famille, de te parler… de vivre quelques-uns des moments que tu décris ! Tu me connais et tu sais que je pense que l’on peut vivre un peu connecter véritablement, même dans ce monde de fou où nous sommes, mais évidemment cela implique des changements de regards, pensées, valeurs… je crois que le choses évolueraient bien mieux si l’on considérait l’autre supérieur à nous-même ! Alors, ce serait le début de la reconnection des uns avec les autres !
    Bises mon Clem.
    Lorenzo, il padre.

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