4 ans de voyage. Etat des lieux – Partie 1/3

6 Mai

Sagesse africaine
Sagesse africaine – Burkina Faso 2013

Après ces 4 ans  de voyage, me voilà de retour en France pour plusieurs mois suite à ce retour d’Afrique un peu “forcé” (Neuropalu). Le temps de se poser et de faire l’état des lieux, réfléchir sur les choses apprises, les choses perdues et acquises, mes craintes et mes désirs.

Depuis ces années, j’apprends et collecte des témoignages de gens vivant encore un peu à l’écart de notre société, et offrant un autre regard sur le Monde. Cela a commencé un peu par hasard et de façon maladroite en Papouasie Nouvelle Guinée, puis en Afrique, en Europe et en Amérique latine… J’ai vite compris qu’il ne fallait pas chercher à s’approcher des gens les plus éloignés. Adapter son voyage au pays dans lequel on va. Ralentir. Se laisser infuser, baisser la tête face à nos rencontres et apprendre de leur humilité. Faire face à nos émotions et tomber le masque.

Je pensais avoir compris tout cela et pourtant… De façon maladroite j’ai fait encore une belle erreur durant mon voyage au Bénin. Sans rentrer dans les détails, en souhaitant faire une randonnée en solo en montagne je me suis perdu dans la brousse (pas malin!).
 D’habitude cela ne me dérange aucunement de me perdre, c’est justement un peu ce que je cherche, sortir des sentiers, mais là vous allez comprendre l’erreur. Habituellement je fais ça pour éviter les lieux touristiques qui sont souvent ravagés sur le plan culturel, les échanges entre humains généralement faussés par l’argent, tout est factice, y compris les relations. C’est pourquoi je pensais parvenir à me poser tranquillement dans des villages encore un peu préservés de cette logique.

PendjariPendjari – Benin 2013

Buffles

Buffles – Benin 2013

Pour sortir des sentiers, j’apprends un peu les dialectes, les traditions à respecter. Durant ce voyage j’ai jamais été aussi studieux et bossais toute la journée à apprendre de nouvelles expressions en Dendi (dialecte du Nord Bénin). On m’a fait beaucoup de compliments, les gens étaient touchés par cet effort. J’arrivais à créer de purs fous rires dans la rue, dans des villages, à partager un thé avec des petits vieux qui hurlaient de rire en répandant de la merde sur leurs champs. Un régal de rencontres!

Mais durant cette journée, après m’être perdu, il y a deux villages (entre autres) par lesquels je suis passé où je sentais que je faisais peur. Un blanc qui voyage environ 30-35km à pieds – d’après les cartes – dans la brousse, seul? Et en plus qui baragouine quelques mots dans notre langue?
Certains m’ont pris pour un mercenaire du Niger, d’autres pour un agent de renseignements de l’état béninois (choses qui peuvent paraitre loufoque au premier abord mais qui sont pourtant bel et bien des réalités de l’Afrique, d’où leurs craintes). Quelques uns étaient juste gênés par ma présence mais d’autres effrayés et près à se battre. Les femmes rentraient dans les cases comme si je représentais un danger, les enfants criaient et pleuraient, les hommes se dispatchaient autour des maisons avec des bâtons. Voyager pour se perdre en Afrique de l’Ouest? Je pense que c’est bête, très très bête et impoli. Du voyeurisme.

Bien qu’involontaire je me sentais honteux d’avoir dérangé ainsi ces gens. Après avoir expliqué tant bien que mal que j’étais désolé, que je m’étais perdu, je me sentais comme un prédateur. J’en ai pleuré pendant un long moment sur le retour, honteux de ce qu’il s’était passé… Autant laisser ces lieux et ces gens tranquilles sans aller les voir et se satisfaire du simple fait qu’il existe encore des endroits comme ça. Tout est là, mais sacrément dur à réaliser. Je le disais et le concevait depuis longtemps mais là je pense vraiment l’avoir compris malgré moi face à ces yeux remplis de peur.

L’endroit était réellement sublime, indescriptible. Je n’arrive vraiment pas à mettre de mots là dessus, pas de chemin, pas de route, une atmosphère incroyable. Le genre d’endroit qu’on imagine comme l’Éden (un peu l’image que j’avais de l’Éthiopie d’antan). Il se dégageait chez ces gens apparemment passifs une incroyable impression de puissance, des regards si intenses, qu’on ne croise que dans un autre monde. Une lumière qui disait ce que je ne pouvais entendre, la sensation d’être entré ne serait-ce qu’un instant dans le cœur du monde.
Ce fût certainement mon plus beau cauchemar.

J’ai jamais trop su expliquer pourquoi depuis ces quatre années je cherche ainsi à apprendre. Ce drôle de sentiment que j’éprouve, une sorte de tristesse ancrée en moi, une nostalgie pour un monde que je n ai pas connu et auquel je n’appartiens pas. Depuis ma rencontre en Papouasie Nouvelle Guinée, je voue comme un amour inconditionnel à ces peuples. Ce sentiment de liberté connu dans la jungle papou m’a donné envie de quitter ce qu’on appelle “La civilisation” (comme s’il en existait qu’une!), pour être un peu plus près de la terre. Puis les voyages qui suivirent me donnèrent encore plus l’envie de m’approcher de la tradition des feux de camps et de fuir celle des buildings. Comme la drôle d’impression que les Hommes déclinent moralement et physiquement en se rapprochant des villes (les pommes de Mirabeau).

La lumière fait fuir les ténèbres dit on? J’ai pourtant plus l’impression que les démons règnent dans les villes scintillantes et que la paix et le calme respirent dans les sombres forêts. 

Les politiques essaient de forcer ces peuples à basculer vers les villes par des biais divers et variés. Ils appellent souvent cela l’aide à l’intégration (valable pour les tibétains face au gouvernement chinois, les papous face à l’armée indonésienne, les mursis d’Éthiopie, et j’en passe…). Mais ce que l’on appelle souvent “l’intégration” représente en fait la désintégration des valeurs d’origine, en faveur de l’uniformisation des cultures.

Or, il est impossible de s’intégrer dans le rejet.

Papouasie

Rencontre avec le jeune chef papou – 2009

Cesure

Kallawayas : césure intergénérationnelle – Bolivie 2012

Ces indigènes mobilisent depuis des millénaires toute leur énergie, tout leur savoir, tout leur être pour laisser le monde tel qu’il est, pour le préserver. Alors que notre société change sans arrêt le monde et le brutalise pour l’adapter à la vision qu’elle a de l’avenir à court terme. J’ai souvent comparé ces peuples en marge de notre société à des fleurs dans un jardin malade. Chacun d’eux serait une fleur unique, des parfums, des couleurs encore méconnus mais d’ores et déjà menacés voir décimés par un « parasite » en quête de toujours plus… Mais comment protéger une fleur qu’on aime pour sa différence?
Si vous l’aimez, ne la cueillez pas. Car en la cueillant elle va mourir et cessez d’être ce que vous aimez. Pour l’aimer, laissez la être. L’amour ce n’est pas la possession. C’est être simplement heureux de son existence.

« Parfois, la bonne volonté des amateurs de la Nature se révèle contre productive. La nature se passerait bien de la vénération de fervents fidèles. Car pour l’adorer, les amoureux de la nature doivent la pénétrer. Et gâcher par leur seule présence les lieux qui font l’objet de leur admiration. » Sylvain Tesson

« Toute protection de la vie sauvage est vouée à l’échec car pour chérir, nous avons besoin de voir et de caresser, et quand suffisamment de gens ont vu et caressé, il ne reste plus rien à chérir. » Aldo Leopold (Almanach du comté des sables)

On ne quitte pas ce monde si facilement, cette envie contient donc son contre-principe. Car en gagnant ces refuges préservés, ces marginaux en soif de liberté y importeraient les maux qu’ils prétendent quitter. A t-on besoin de connaitre le nom des étoiles pour apprécier la beauté du ciel? Il est là, il s’offre à nous, vrai, réel, sans masque et sans mensonge. Aujourd’hui ces peuples se tiennent devant notre porte, près à prendre congés dans un ciel obscur. Ces étoiles ne brilleront bientôt plus…

Le vrai voyage c’est ça : apprendre à aimer ce qui existe pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il donne à voir.
 Le simple fait d’imaginer qu’il reste encore sur notre terre des endroits où la nature vit nu, sans masques et sans cicatrices me rend heureux.
Dans les racines du ciel, Romain Gary évoque l’histoire d’un détenu dans le couloir de la mort plus apte au voyage que ses compagnons. Le soir dans sa cellule, il ferme les yeux, se représente les troupeaux d’éléphants sauvages. Savoir qu’il existe des espaces comme la savane, où vivent ces êtres libres suffit à lui embellir l’âme. Penser à ces animaux lui donne de la force.

Un peu comme lui, tant que ces peuples brilleront, je me sentirais bien, apte à apprendre à vagabonder en mon être.
Le voyage amène au bonheur? Ou bien serait-ce l’inverse?

Elephants

Elephants de la Pendjari – Benin 2013

Ci dessous la vidéo de conclusion de l’Effet Papou (2009) où l’on retrouve certaines des réflexions évoquées dans ce billet.

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3 Réponses to “4 ans de voyage. Etat des lieux – Partie 1/3”

  1. Elo 8 mai 2013 à 13 h 48 min #

    Ahah je reconnais le bout de discussion! “If you love a flower, don’t pick it up.
    Because if you pick it up it dies and it ceases to be what you love.
    So if you love a flower, let it be.
    Love is not about possession.
    Love is about appreciation.”

  2. Corinne 17 mai 2013 à 14 h 51 min #

    C’est un texte magnifique et profond comme on en lit peu sur la blogosphère. J’en ai été émue presque aux larmes. « Vivre et laisser vivre » et l’un de mes adages préférés.
    Mais pour préserver le monde, faut-il rester à sa place? Et avant tout, qu’est-ce que « sa » place? Lorsque l’on ne sent cette place nulle part, sommes nous condamnés à errer, perdus, à travers ces lieux et ces peuplades? Aussi bon et chaleureux que sera notre accueil, nous ne serons jamais chez nous.
    Finalement où que nous nous rendions, nous serons toujours une influence, aussi petite soit-elle, qui fera changer parfois le cours des choses. Et nous n’avons aucun contrôle sur cette influence. Sommes-nous dangereux de par nos convictions (je dis oui, mais parfois non)? Faut-il se terrer, s’exiler, se faire ermite si l’on n’a sa place nulle part?
    J’aime la ville parce qu’elle me rappelle justement d’où je viens. J’aime les villes étrangères, sous les néons fluorescents dont je ne comprends pas l’objet, j’aime regarder les hommes se mouvoir comme des fourmis actives, de l’extérieur, comme si je ne faisais plus partie de leur masse. Je m’y perds comme toi.
    Je m’y sens anonyme et j’aime ça. J’ai toujours peur d’être une menace dans les endroits les plus reculés. J’y passe à la vite, je lance un sourire, et je disparais. Je suis incapable de prendre une photo et il m’est difficile de présenter l’endroit, j’ai peur que plus tard on y afflue par ma faute. Et pourtant cela vaut d’être su et connu, cela vaut de générer un peu de rêve pour tous ceux qui sont justement coincés, et pour qui l’inspiration pourrait être bénéfique.
    Mon autre adage préféré c’est « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme ».
    Je pense que le voyage est comme l’amour. Lorsqu’il est le fruit du désir, c’est le résultat d’un instinct. On risque de se blesser et de blesser l’autre plus que de raison. Lorsqu’il est détaché et désintéressé, il devient pur. Mais à quel point peut-être être détaché et désintéressé? Encore une fois cela reviendrait-il à ne pas voyager. À ne pas aimer? Et pourtant c’est détaché que l’on aime le plus. Voyager sans voyager, à l’intérieur, c’est une belle conclusion et je te rejoins. En attendant, j’apprends.

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  1. 5 questions @ Ticlem - Curieuse Voyageuse, blog de voyages - 22 mai 2014

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