4 ans de voyage (suite et fin) Etat des lieux – partie 3/3

19 Mai

Panama

(Mai 2013)
Dur de résumer quatre ans de réflexion en quelques pages. J’aurais certainement pu faire plus court, mais une fois lancé j’ai eu la flemme de m’arrêter. J’ai été un peu de chacune des personnes évoquées dans les billets précédents. Du voyageur-prédateur au touriste-voyeur qui se camoufle derrière sa caméra. De celui qui voyage sans voyager. Qui reste connecté par peur de ne parvenir à affronter sa solitude, et qui se rassure en mode web 2.0. Qui ne voyage pas mais se déplace, non plus pour apprendre mais pour réaffirmer ces liens sociaux à travers diverses plateformes…  Jusqu’à celui d’hier, qui après avoir enfin osé faire tomber le masque a cherché à fuir le monde en claquant la porte derrière lui. J’ai été un peu de chacun d’eux et bien d’autres…

« Il n’y a d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie. » – Lamartine

« Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent la raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche » – Montaigne

Au quotidien la même question existentielle : paraître ou disparaitre. C’est pourquoi le mot voyage devient une drogue. Tel un oiseau qui vole en cage on cherche à fuir au triste spectacle de notre époque (chacun à sa façon). Mais on se cogne toujours aux même barreaux, les nôtres, nos limites.

Puis les rencontres, les erreurs, et les moments de bonheur resserrent les ambitions. On goutte à la route non plus pour collecter (des images, des parutions, des amis) mais pour vivre réellement, avec intensité. Pour faire face à nos doutes et à nos certitudes éphémères. Celles qui font l’être que je suis aujourd’hui et qui me transformeront demain. J’ai cessez de courir après quelque chose et ne cherche plus aucune victoire. Si ce n’est celle sur moi-même. J’apprends à faire sauter les barreaux et me rapproche de plus en plus de mes convictions. C’est un mode de vie où il n’y a pas de ligne d’arrivée, un travail et un voyage perpétuel.

La solitude et la route m’ont alors éclairé sur mon chemin. Elles m’ont appris à mépriser la routine de l’âme pour mieux me connaitre. A accepter la rencontre, à savourer le temps avec passion. Ne plus avoir aucun projet car en intégrant un programme nos rencontres seraient planifiées et reliées au rang d’objets, de maquillage.

Le voyage m’a remis en place, collé des tartes, amené aux doutes et à des interrogations. Il m’a fait mal. A mon retour d’Amérique latine par exemple,  j’ai passé des nuits entières à faire des cauchemars, tourmenté par mes réflexions. Chaque vie, chaque route est différente car elle est le reflet d’un rapport unique entre le monde et soi (son monde). Personne n’a la réponse pour les autres car nous n’avons pas le même vécu… Mais certains ont un mode de vie qui s’avèrent plus néfaste que d’autres (l’éternelle question de où s’arrête et commence la liberté?).

Comment parvenir alors à choisir son cap et à tracer sa route quand la modernité qui nous apporte l’abondance a fait naitre en nous ce sentiment d’insatisfaction. On entrevoit alors qu’il serait peut être possible de sortir de cette logique de travail/consommation. Pourquoi nos savoirs seraient forcément rémunéré? Je n’ai rien contre le travail, au contraire! Mais c’est le fait de se faire payer pour quelque chose (qui parfois même nous déplait) qui me dérange. C’est prostituer ses compétences que de sans cesse chercher à avoir plus, le plus gros salaire, la plus grosse bagnole, le plus de pays, toujours le même complexe d’infériorité. Je pense qu’il est possible et nécessaire de sortir de sa condition d’Homme-outil pour devenir Homme-créateur. Nous évoquions la liberté et ses limites, mais la création n’est-elle pas la mère des libertés?

Stephane, artiste de rueStéphane, artiste de rue camerounais – 2013

PapouJeune Gu Saveni – Papouasie Nouvelle Guinée 2009

Collectif OPLACollectif OPLA et œuvre de Tuco – Burkina Faso 2013

C’est ainsi que nait cette envie de se reprendre en main, de croire en autre chose et de sortir du sentier. Persuadé que la solution n’est pas dans la croissance infinie, mais dans l’associatif, le collectif, le participatif, le solidaire, le local… L’humain.

C’est avec ces interrogations qu’on fait alors l’état des lieux de sa vie. Êtes-vous sur que les choses que vous voyez devant vous sont les choses dont vous avez besoin? On goutte alors à la route pour se délester du superflu. On cherche non pas à faire un « tour du monde » (quel orgueil!) mais à s’intéresser à l’histoire des Hommes. De là nait cette envie de non plus « juste » changer de lieu en se déplaçant de pays en pays, mais l’envie du Voyage et de goutter à son mode de vie unique.

« Les sociétés n’aiment pas les ermites. elles ne leur pardonnent pas de fuir. elles réprouvent la désinvolture du solitaire qui jette son “continuez sans moi” à la face des autres. Se retirer c’est prendre congé de ses semblables. L’ermite nie la vocation de la “civilisation”, en constitue la critique vivante. Il souille le contrat social. Comment accepter cet homme qui passe la ligne et s’accroche au premier vent qui passe? » – Sylvain Tesson

Squatte dans un parc publicSquatte dans un parc public – Colombie 2012

Douche du jourDouche du jour – Burkina Faso 2011

Soir chilienSoirée chilienne – 2011

Les pays n’ont alors plus d’importance et on se découvre seul face au monde. On embrasse la nuit et en prend la rue par la main. Combien de pays? Combien de kilomètres? Aucune idée! Les frontières ne m’intéressent pas. Je ne crois plus aux frontières, pour moi le Monde est un tout et nous sommes humains avant d’être un individu. La seule frontière qui m’intéresse c’est celle des Hommes. Le checkpoint qui va de la haine à l’amour.

Et c’est ces frontières qui m’ont fait vibrer durant ces quatre ans. Une multitude de rencontres, chacune bouleversante avec son lot de remises en questions qui vous foulent le cerveau durant bien des nuits.

 C’est l’histoire de cette fille qui pense à se suicider devant moi au Nicaragua, de ce gamin de la rue aux fossettes creusées qui crèvent de froid devant des appartements vides, ces meutes d’enfants esclaves talibés du Burkina qui ont fleuri dans le désert, de ces femmes pleines d’espoir d’Amérique centrale.

A travers ces rencontres, on ne souffre même plus. Plus la force. On est éparpillé en mille morceaux. Honteux d’avoir osé percevoir le voyage autrement. Comme si une bombe avait explosé en nous, on se retrouve au cœur du Monde et de ses Hommes. Grâce à eux on gagne en humilité, on apprend à se laisser submerger par un amour torrentiel. Chaque visage prend alors une place en nous et se connecte dans le réseau de nos émotions. On découvre que le voyage peut être intérieur et la sédentarité peut être belle lorsqu’elle est sans projets ; que l’on peut parvenir à voyager grâce à l’histoire de son voisin. Il nous suffit de nous rendre disponible au présent pour voyager.

A leurs côtés on apprend donc à savourer l’instant, carpe diem, pura vida, et c’est ainsi que certains fous rires établissent une puissante complicité avec de purs inconnus. Ils brulent d’un feu intérieur tel qu’on en côtoie peu chez les humains. Alors que la pluie arrose vos rêves, leur sagesse vous réchauffe l’âme. Leurs yeux sont des fenêtres sur le Monde et cette lueur qu’ils ont, dit leur liberté. Leurs cicatrices deviennent une force pour mieux embrasser la terre.

AlejandroAlejandro – Colombie 2012

Burkina FasoBurkina Faso 2013

Jeune KallawayaJeune kallawaya – Bolivie 2012

Kuna YalaKuna Yala – Panama 2010

Embrasser la terre? Oui! La nature et sa simplicité. C’est peut être la seule religion que je comprenne. Dans bien des lieux j’ai vu des choses atroces se dérouler au nom de ce qu’on appelle “la religion”. C’est pourquoi j’ai préféré considérer le voyage comme une diététique de l’âme. On rêve d’un changement radical mais il se glissera en silence. Une nouvelle fois la route sera notre guide pour nous apprendre à habiter notre être. Pour mieux se lire et mieux s’offrir aux autres. La vie ce n’est pas que la survit du corps, mais elle est aussi et surtout celle du cœur.

Dans bien des cultures le voyage joue un rôle important, les tibétains se purifient ainsi, les arhuacos de Colombie se fatiguent physiquement lors de longues marches pour être disponible spirituellement. Il en est de même pour les guaranis (Brésil) qui par le biais de la « caminata » (le cheminement) apprenaient à s’élever d’un point de vue spirituel pendant qu’ils cherchaient une terre à cultiver. Toujours le même lien entre la terre et le cœur.

Cet entretien de l’âme, on le découvre une fois seul face à la Nature. On réapprend à profiter de l’instant, vivre comme un gamin curieux et s’amuser du monde. On éprouve un incroyable sentiment de sécurité, on prend le temps d’écouter le silence et de se guérir à la belle étoile. Auparavant notre quotidien était rythmé par la rentabilité, la vitesse, et avait créé de plus en plus d’intermédiaires avec la nature. Sur la route on redécouvre sa puissance. Mise à nu, Dame Nature impose le silence et la contemplation. Les horizons ont leurs mots à dire et leurs paroles vous apaisent. On découvre alors réellement ce qu’est une maison (non pas forcément quatre murs mais simplement un lieu qui vous allège). On vit sans horaires, on écoute le chant des oiseaux et on s’endort sous la lune qui a parfois le sourire en coin.

Mais cette simplicité ne rime pas avec facilité. Elle exige des sacrifices, matériels bien sur mais aussi physiques et spirituels. Mais ce qu’il y a de sur, c’est que tout ceux que je connais qui ont franchi le pas ont vu leur bonheur augmenter.
Comment décrire la joie qu’on éprouve lorsque l’on se sent si libre qu’on en arrive à marcher vers nulle part. La richesse d’avoir la chance de posséder son temps, de contempler le monde et s’enivrer de ce qu’il nous offre. Chaque jour devient alors une opportunité en plus pour féconder sa réflexion et sa pensée. Ils permettent d’apprendre à naviguer en son être de façon immobile. Etre libre intérieurement, pour ne plus dépendre du voyage pour respirer.

On considère les gens refusant de suivre le moule comme fainéants, incapables, marginaux. Alors on a peur! Peur de ne pas parvenir à suivre son chemin. On se demande s’il est bien sage de vouloir sortir ainsi du rang…
Je me souviens lors de ma démission, j’étais rempli de craintes. Démissionner sans roue de secours, c’était un peu comme être au bord d’une falaise et avoir peur de tomber. Puis soudain vos principes vous poussent, on tombe, on flippe, on hurle et on découvre soudainement qu’on sait voler. On oublie le vertige et depuis je prends plaisir à plonger par moi même. Le voyage déploie et entretient mes ailes (aussi bien physiques qu’intérieures).

C’est par peur du jugement que l’on craint de franchir le pas. Enfermé dans nos peurs illusoires, on nargue souvent le bonheur quand il se présente, comme si on avait peur d’être heureux. Un peu comme un homme devant la femme de ses rêves. 
J’ai beaucoup de sentiments non élucidés pour elle mais je n’ose lui avouer, je n’ose croire cela possible. C’est le casse tête du tête à tête. Et pourtant! Le désir est là, ce désir qui fait que toute la surface de la peau s’éclaire et désire à son tour la surface d’une autre peau dont on ne connait rien. On est intime avant même de se connaitre. Son amour est un compliment et lorsqu’elle vous embrasse du regard, votre quotidien devient aussi doux qu’un baiser. Mais on reste dans nos craintes, on a peur d’être trop près pour savoir l’aimer. Conscient que sans argent on peut survivre mais pas sans amour on a le corps secoué de frissons. On flippe de saisir notre chance, toujours la peur de tomber, car on a jamais eu le cœur aussi rouge, c’est la lèvre qui tremble avant le premier baiser.
C’est ce qu’il y a de drôle avec cette femme. Cette femme qu’on appelle la Vie. Car on est toujours sur de nous quand ce n’est pas les bons choix mais jamais quand c’est censé être une décision qui nous ressemble, qui vient du coeur. Ce sont les choses de la vie, elle a ses secrets comme tout le monde.

C’est ainsi que parfois au pied de son rêve on pense à faire demi-tour. Par peur de parvenir à saisir ce que l’on désire, la peur de réussir. A force d’entendre qu’aucune alternative est possible, le danger serait de s’en sentir incapable. Mais grâce au voyage et à ses rencontres il y quelque chose en moi qui a bougé, un pincement du côté du cœur qui me donne l’audace d’y croire. De croire en la Vie. J’entends par là celle qui fait de ce monde un océan, du quotidien un navire et de chaque rencontre une île où grandir.
La révolution intérieure a eu lieu, après avoir immergé durant des années à ses côtés, la route m’a appris à voguer. Je ne veux plus fuir le monde, mais ses idées. Et la manière la plus simple pour lutter contre cette société consommatrice serait de prendre son temps, de marcher, de naviguer, et de refuser de se soumettre à la technique. Aller doucement pendant que le monde cherche à battre des records et à cocher des cases. Aujourd’hui je souhaite qu’il n’existe plus un cheveux entre mes actes et mes idées. Il est temps de quitter sa niche et de lever le voile vers un nouveau ciel pour entamer enfin ce rêve qui me flotte dans le cœur.

VoilierPanama – 2010

AnnecySurvol du lac d’Annecy – France 2012

IMG_8514Tour de Corse – 2012

Le voyage m’a hissé l’âme. J’ai cessé grâce à lui de m’accrocher à des châteaux de sable et j’ose larguer les amarres, près à m’immerger dans la réalité en donnant une nouvelle saveur à la vie. N’avoir aucun projet afin de ne pas plonger son futur dans l’espoir. Simplement oser naviguer dans la citadelle de l’instant, à la surface, sans se cacher et en prenant garde que sous la tempête, aucun de mes principes ne chavirent (car oui, il y aura forcément des tempêtes).

Voguer la vie avec une simplicité volontaire pour vivre à l’encontre de la démesure de ce système. Chaque acte quotidien deviendra alors une manière de lutter. Mener un voyage bordélique face à une société surorganisée, naviguer de façon spontanée en étant ouvert à l’inattendu et à la surprise.

Aujourd’hui j’ai envie d’ajouter des fleurs à mon arc. Le voyage a été une manière de m’accomplir, j’aimerais qu’il soit désormais une manière pour moi d’agir. D’apprendre à revenir, non pas pour se montrer mais pour partager ces témoignages et les enrichir de futurs rencontres. Notamment auprès des peuples indigènes, persuadés que leurs problèmes sont nos solutions. J’ai envie d’oser y croire, de replonger, de croire en l’Homme, au partage, au respect de la différence. D’inviter à la réflexion par l’humour, de montrer ce qui est beau pour donner envie de le préserver et de le valoriser (la philosophie de Cousteau).

Partager toutes ces émotions qui composent un paysage humain étonnant et qui montrent que des alternatives sont possibles.
Vivre une existence autour de gens simples en apprenant à raconter leurs histoires. Nous naissons sans savoir parler, il serait bien triste de mourir sans savoir dire.

« Un bon voyageur n’a pas de plans fixes, et n’a pas l’intention d’arriver » – Lao Tzu

“Vivrez même si ce doit être à cheval sur un rayon de soleil, ou bien vous reposerez vous en sécurité dans les catacombes durant mille ans. Dans la première alternative, la pire chose qui puisse vous arriver est de vous briser le cou. Vous briserez vous le coeur et l’âme  pour préserver votre cou? » – Henry David Thoreau

CorsePunta di U Diamante – Corse 2012

Un énorme et sincère merci à tous ceux qui m’ont aidé, inspiré, et motivé durant ces 4 années.

Pour rester informé sur la situation des peuples indigènes, je vous invite à visiter le site Survival.

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2 Réponses to “4 ans de voyage (suite et fin) Etat des lieux – partie 3/3”

  1. michel 13 décembre 2013 à 18 h 38 min #

    etre soi n’est pas si facile . tu i travaille a temps complet !! bonne route .

Trackbacks/Pingbacks

  1. 5 questions @ Ticlem - Curieuse Voyageuse, blog de voyages - 22 mai 2014

    […] ce pavé (j’ai la flemme de m’arrêter quand je commence), peut-être juste lire la troisième partie. Merci à toi […]

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