Canaries, à coeur perdu

29 Déc

Etoiles urbaines – Seville (Espagne)

De retour sur la route, de retour dans mes pensées.
Dans l’idée de ce nouveau départ/voyage, je pensais repartir le cœur léger et me poser quand l’envie se faisait sentir.
2 jours, 2 semaines ou 2 ans peu importe du moment que ça se passerait en Amérique Latine… Ce morceau de terre m’ayant tant bouleversé en 2012 de la Bolivie au Mexique.

En octobre dernier j’ai appris avec surprise ma sélection à la Villa Marco Polo,  sorte de Villa Médicis dédiée au voyage. J’ai proposé un projet qui me trotte dans le cœur depuis bientôt quatre ans intitulé « Vies de Quetzal« . Dédié au voyage désorganisé et à la rencontre, à la route et à sa philosophie, à ces gens vivant les ailes déployées et ne laissant pas « l’épaisseur d’un cheveux entre leurs convictions et leurs actes » (pour reprendre une expression de Gandhi). C’est ce qui m’avait conforté dans mon départ : objectif Amérique Latine, bout de terre vibrant au quotidien pour un changement! Mais avec un bref retour prévu en février pour débuter les cours/formations/échanges (Aïe).

A peine arrivé à Gran Canaria (l’une des sept îles des Canaries – Espagne), je succombais déjà à ses charmes. L’île a des accents latino-américains, ceux que j’aime tant! On y retrouve des expressions colombiennes aux coins des ruelles et des tonalités du Venezuela résonnent parfois sous les balcons coloniaux. Des femmes maures peuplent les rues et traversent la ville d’une démarche chaloupée sous des voiles indigo. Au bord de mer, le sable parfois dans les cheveux, des gitanes aux accents andalous exhibent leurs tarots tatoués au détour d’une clavicule. 
Le soir, on y rencontre les harragas, ces migrants clandestins comme Issouf “sept fois à terre, huit fois debout”. Venus d’Afrique à bord de pateras (embarcations de fortune), ils errent comme des fantômes et font la collecte de plastique à revendre. Le sourire en coin ces derniers aventuriers sont toujours partant pour discuter et refaire le monde à la lueur d’un lampadaire.

Les Canaries c’est ça, un petit morceau de terre qui valse entre mer sauvage et sublimes montagnes sur des airs latino-africains (énorme influence du Maroc et du Sénégal, sans oublier le Cap-Vert qui est à quelques jours à portée de voile), le tout si près de ce qu’on appelle « l’Europe ».

Au milieu de ce subtil mélange, des touristes en tongs et chaussettes, qui viennent prendre des coups de soleil face aux victimes de la crise (société que je critique souvent : “on tire les rideaux et on s’installe au wagon bar”). Elle a fait des ravages ici, par exemple, récemment un enfant est tombé dans les pommes en classe car sa mère ne parvenait plus à le nourrir, on ne compte plus le nombre de magasins fermés et de petits vieux fouillant les poubelles (qui sont parfois cadenassées! Quelle folie! On dépense de l’argent pour empêcher les gens de fouiller dans les ordures!). On nous bassine sans cesse avec les droits de l’homme, la maltraitance et tout le tralala… Mais au final, qu’y a t-il de plus violent qu’un estomac creux dans un monde qui se goinfre?

Face à ces problèmes une entraide nait, c’est ce qu’il y a de plus beau. Cette âme latine qui ronronne, le genre félin fragile, larmes aux yeux mais debout. Les gens ont conscience plus que jamais de la nécessité d’un changement de route, et d’autant plus face à un gouvernement extrême comme l’actuel en Espagne. Certains se font des cabanes en montagne comme Jose pour un jour parvenir à être autonome, d’autres comme Paco diminuent leurs heures de travail pour partager le boulot restant avec ceux n’ayant plus d’emplois. Beaucoup n’ont pas attendu la technologie pour entamer le partage, le vrai. 
Bien loin des clichés des cartes postales on y découvre alors ce monde d’entraide, de peurs et d’amour. Ca bouge de partout, ça se révolte avec une pointe de tendresse fortement appréciable…
Que viva la lucha hermanos!

Après quelques semaines ici, je me dis qu’il faut avancer, je me force presque à avancer… Récemment sélectionné pour cette Villa Marco Polo, ce serait trop gros de passer à côté, de ne pas tenir mes engagements en Amérique Latine. Drôle de sensation alors… Comme l’impression d’avoir des obligations, un devoir à faire, de me mentir. Je dois proposer quelque chose en lien avec le voyage d’ici quelques mois/années, mais j’éprouve l’étrange sensation de tomber dans le piège de voyager pour avoir un rendu, de prostituer ma route…
Je me remets en tête l’Amérique latine… “Je dois la rejoindre en voilier”.

Marina de Gran Canaria

De là naît la sublime rencontre avec Gaël, Harold et Nicolas (de 24 à 39 ans) sur l’île de Tenerife. Trois histoires différentes, trois mondes distincts. Là où on se retrouve, c’est que tout les quatre avons fui (ou tentons de fuir) ce monde qui fait allégeance au Père Noël, cette société où les mensonges sont côtés en bourses et où pour beaucoup le seul refuge accessible se cache dans un catalogue Ikéa entre sofa, chips et télécommande.
Je respecte les gens comme ces trois là, ces personnes qui ont tourné le dos à la philosophie des interrupteurs, des écrans bleutés et qui cheminent avec des pensées qui ne leurs sont pas venues au moment où ils ont tourné un bouton.
Ce qu’il y a d’étrange dans notre société, c’est qu’on considère souvent les gens refusant de suivre LE moule comme fainéants, incapables, marginaux. Mais il est étonnant de remarquer qu’une personne riche qui ne travaille pas est gratifiant : signe de réussite, de prestige, les rentiers sont glorifiés par les médias.
Par contre le “marginal” serait sale et dangereux.

Avec Gaël (au centre) et Nicolas (à droite)  à Tenerife

Naviguant sur un voilier de 11 mètre appelé “El Souerte” – un mélange de chance espagnole (suerte) et de Sourate arabe – je me prépare aux côtés de Gaël et Nicolas pour “traverser la flaque” comme on dit ici. 
Vingt jours de mer pour rejoindre la Guadeloupe. Durant deux semaines on attendra une fenêtre météo pour partir, on se chouchoutera à grand coup de plats traditionnels et on passera nos soirées à refaire le monde dans les bars du coin.

Puis vint le jour du départ, le stress monte chacun à son poste, chacun dans ses pensées, les voiles enfin, le vent, le chant de l’eau qui s’écoule, des dauphins par dizaine! 
Mais me concernant ce drôle de sentiment, pas totalement envie/près de partir, un truc fragile dans la trachée. Les premières sensations sur le bateau sont très mauvaises, il répond mal (on découvrira plus tard que le safran était partiellement freiné), un spi (voile) à l’eau, le capitaine submergé par le stress, panne moteur dans la pétole, fusible qui saute, des drisses mal étarquées, voiles mal réglées, bref grande première! Jamais vu un truc semblable sur un voilier, j’en arriverais même à cirer le plancher!

Après cette première nuit houleuse, j’en suis sur plus que jamais : “a tomar por culo” les obligations! J’aime la mer, j’aime naviguer, j’ai toujours pris plaisir à cela mais là ce voyage ne me ressemble pas. Bien que débutant j’ai toujours vibré de plaisir en naviguant quelle que soit la météo (de la pétole au Force 9) et quel que soit le voilier. Mais là, pas de belles choses qui se dégageaient même si j’étais sacrément bien entouré (bon vent à vous mes frères!).



J’ai donc débarqué du bateau quelques jours plus tard sur l’île de la Gomera, une grande bouchée d’air frais. Et je dois avouer que l’absence en matière de projet donnait à ce jour nouveau un délicieux goût de liberté.
 Je me sentais triste bien sur. Triste de délaisser ces inconnus avec qui je me sentais si proche, triste de ne pas apprendre de ces semaines en mer, de la nature et de ses mouvements, mais aussi une étrange satisfaction.
Content d’avoir eu le courage de renoncer.
Heureux de vivre en suivant mes émotions, apte à vivre sans obligations, sans objectifs et sans plans.


Dans la vie, j’ai remarqué qu’on pense bien trop souvent avec nos têtes mais pas assez avec son cœur. On ne s’écoute pas, on se trouve constamment des barrières, comme si on avait peur d’être heureux. J’apprends petit à petit à rétablir la balance et vivre au ressenti. J’avais comme l’impression de me forcer à me déplacer géographiquement pour justifier auprès de cette Villa un voyage alors que je voyageais réellement aux Canaries (et que cela ne serait pas forcément le cas de l’autre côté du globe).

Cela fait fort longtemps que je ne me suis pas retrouvé en même temps que l’hiver en Europe. Je désirais naviguer pour communier avec la nature et faire le point sur mes pensées suite à ces dernières années. Je vais donc tenter de retrouver mon premier amour en montagne en me dirigeant doucement vers les Alpes.

 En chemin, je redécouvre alors “mon monde”. Nuit dans les rues de Barcelone, la rue me prend par la main, et je tente de prendre soin d’elle comme un clochard balayant son petit temple.

« De la solitude et des larmes peut surgir une lumière insoupçonnée, plus mystérieuse qu’un crépuscule sans nuage. » – (Manifeste vagabond – Blanche de Richemont)

Je me fais réveiller au petit matin par des gamins jouant sur une place, des petits qui ressemblent à tout ceux qu’on croise dans les rues, toujours là pour nous enseigner la vie (voir article à ce sujet féérie africaine). Le T-shirt plein de taches, des étincelles dans les yeux, et les poumons remplis de liberté!

La route m’offre à nouveau la possibilité de prendre le temps de m’immerger dans le monde pour butiner en paix, en moi-même et auprès des autres, là où bon me semble… Je me sentais de nouveau sauvage et lyrique, le carnet en poche je prenais mes notes sur des coins de trottoir. 

A nouveau la chance de pouvoir entrevoir le monde comme un lieu sans frontière, dédié aux humains, à la Vie. Je l’imagine comme le rendez-vous des errants, des vagabonds, de ces quetzals que j’aime tant! La flamme dans les yeux ils refusent d’accepter que consommer toujours plus puisse être une nécessité et ne conçoivent pas le voyage comme une parenthèse “fun” mais bel et bien comme un mode de vie. Un matin, ils se réveillent, ils ferment leurs baluchons, sautent du train et prennent la route (c’est leur façon de prier). Certains escaladent des montagnes, d’autres marchent dans le désert ou traversent les océans ; mais tous tentent de faire rire les enfants et de réjouir les anciens. Sans foi ni loi, sans feu ni lieu, l’exploit n’importe pas. Ils apprennent à pratiquer la bonté autour d’eux, donnant une image simple et poétique de liberté par leurs actes imprévus.
Chaque acte quotidien devient alors une manière de lutter.

« Rire souvent et beaucoup ; gagner le respect des anciens et l’affection des enfants ; savoir qu’un être a respiré plus aisément parce que vous avez vécu. C’est cela réussir sa vie. » – Ralph Waldo Emerson

Pas de cap à tenir, pas de délai imparti, plus de stress, ma seule quête est la quête de la non-quête, de marcher sans boussole et prendre le temps de me perdre pour mieux me trouver, mieux m’offrir. J’ai à nouveau la chance de posséder mon temps. Ce qui ne veut pas dire que je cours après mais plutôt que je décide calmement ce que je souhaite en faire. En ces temps de fêtes on nous parle de régime? De bien être? 
Le voyage est une diététique de l’âme et du corps, il nous débarrasse des toxines de la vie et nous ramène à cette joyeuse sobriété : l’or du commun.

« Marchez… Marchez comme si vous embrassiez la terre avec vos pieds. » – Thich Nhat Hahn

Dans Gilles (de Pierre Drieu la Rochelle) : « Moins elle avait de but et plus sa vie prenait de sens
. »

Concernant ces obligations qui me dérangeaient, les personnes en charge de la Villa m’ont rassuré. Je n’ai aucune obligation envers eux et la Villa après cette rentrée scolaire de février. Elle ne souhaite aucunement interférer dans ma démarche, au contraire. Le caractère institutionnel que cela avait pris me faisait peur, le genre “pro du voyage”, désormais me voilà rassuré. A nouveau dans le flou, apte à me perdre, prêt à assumer mes sentiments et mépriser les émotions maitrisés.

 Je retrouve alors les Alpes – mon jardin – pour prendre le temps de me laisser combler par les choses. Sensation incroyable dans cette nature figée (moi qui cherchais le mouvement de la houle). Dame Nature me permet ainsi d’oublier la fumée des grande ville et les querelles des gens qu’on considère comme civilisés.
La magie de la nature fait son œuvre comme toujours, elle panse vos mots et pense vos plaies. Assis en montagne, sans même avoir bougé depuis quelques heures, sans même avoir planifier les jours prochains. On se sent libre, sans attache, sans obligation. On a accueilli la paix du moment en se tenant immobile face à soi même, on se laisse envahir par la simple jouissance d’exister.

« La route, ce n’est pas forcément le mouvement, c’est simplement être détaché de l’espace et du temps, simplement être »Julien Masson

La suite? Continuer de ressentir cette étrange démangeaison qui précède l’inattendu. Peut être retourner là où j’ai laissé mon cœur aux Canaries, peut-être mettre en place des projets face à la crise actuelle qui sévit là-bas. Puis peut-être un jour le Cap-Vert, l’Afrique, L’Amérique latine ou l’Europe…
Pour 2 jours, 2 semaines ou 2 ans peu importe la durée, peu importe le lieu, je laisserai à la houle le soin de m’emporter loin de mes amours vagues.

« Ce n’est pas l’exploit qui compte mais bien cette ardente nécessité d’inventer chaque matin une existence à sa convenance. » – Patrice Franceschi

« Comment expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager ? On est parti, voila tout. » – Jean-Christophe Rufin

Ci-dessous quelques références :
-Découvrez ici un exemple de personne faisant « rire les enfants et réjouissant les anciens » via le sublime projet de Julien Masson : « Le voyage et l’école ».
« La marche, art de flâner et de quetter la liberté » par Franck Michel
-Belle rencontre sur l’île de Ténérife, suivez les semelles de Baptiste en chemin pour l’Amérique latine.

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2 Réponses to “Canaries, à coeur perdu”

  1. michel 20 janvier 2014 à 19 h 05 min #

    ta route est sinueuse mais ton pas est sur man!! bonne continuation .
    Merçi de tes reflexions qui m’emplissent le coeur d’un espoir qui m’est a moi aussi nécessaire.

  2. annelaurepaffenholz 12 février 2014 à 8 h 35 min #

    Un bel article pour commencer la journée =)

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