Le cheveu de Gandhi

11 Sep

Catégorie : #Sur la Route

Il ne doit y avoir l’épaisseur d’un cheveu entre nos actes et nos convictions” – Gandhi

C’est un mal que bien des gens connaissent. 
Ne pas se sentir en totale adéquation avec notre mode de vie ; ne plus se sentir chez soi dans les bras de celle nous ayant élevé (Dame Société).

Les années passent et en chemin, les visages se connectent, les émotions s’entrechoquent et c’est ainsi que certains jours on se retrouve à revivre des instants passés.
Connecté dans le réseau de nos émotions.
Le choc.

Les histoires se croisent, les images se heurtent, les visages s’éloignent quand les cœurs palpitent et vibrent pour se recroiser, se cogner encore et encore.

 La première fois que cela m’est arrivé c’était en 2010. J’arrivais à Las Vegas afin de comparer l’extrême de notre société avec les forêts papous d’où je revenais. Alors à l’entrée d’un casino, les larmes se sont mises à couler… impossible de se contrôler! Comme un uppercut, les souvenirs des bidonvilles algériens (découvert lors de mon premier voyage à 14 ans) me revenaient en tête.
Quel est le sens de cette vie?
Cet homme misant 10.000$ comme une machine a t-il conscience du monde?

On fait l’état des lieux de sa courte vie et on se rend compte que bien qu’en désaccord avec le monde, on fait peu pour le/se changer.
On prend alors la route sur un coup de tête, pour approfondir ses réflexions, apprendre par les sentiment “frotter sa cervelle contre celle d’autrui” (Michel de Montaigne). L’envie de comprendre, réapprendre, rompre nos certitudes ; le désir de regarder le monde droit dans les yeux!
Le voyage se fait alors notre école et on s’absente des rangs afin de mieux comprendre sa propre présence.

Slovénie (2011)

Bien des choses se sont passées depuis ce moment mais cette sensation se renforce au quotidien. Encore plus de visages, plus de témoignages et chaque fois, sans prévenir un uppercut aux allures de spleen me rattrape. De là nait certainement cette envie de monter des projets pour témoigner, pour tenter de faire écho à certains de ces cris silencieux…

Quand on regarde ce qui ébruite notre quotidien, on constate tristement qu’entre buzz et « peoplelades » bien des corbeaux se font populaires, et ne laissent que peu de place à ces témoignages de Quetzals.
Il n’y a qu’à regarder les unes de nos journaux!
Les politiques se crêpent le chignon! Ces pseudos hommes de lumières passent leurs temps à se faire de l’ombre et le peuple s’hypnotisent à force de basculer de gauche à droite.
Enfants de la télé, nous ne sommes que des fils de pub vivant dans l’illusion d’un monde meilleur…

« Ce que je constate, ce sont les ravages actuels. La disparition effrayante des espèces vivantes (…) et du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne (…). Je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence… 
Ce n’est pas un monde que j’aime. » Claude Lévi-Strauss

Plage du Panama (San Blas) – 2010

Souvenir encore lors du mariage d’un ami s’endettant sur des années pour cocher “les cases à suivre”. Il nous offre un monticule de nourriture qui finira à la poubelle. Face à face brutal alors avec ce vieillard mourant de faim dans les bidonvilles de Ouagadougou (Burkina Faso), à quelques kilomètres des maisons climatisées des expats.
L’histoire d’un monde, les pauvres veulent manger, les riches veulent maigrir…

Les sentiments se font de plus en plus fort, le mal être inconfortable. On vit dans la douleur, le cul assis entre deux mondes, entre actes et convictions. Honte de ne pas parvenir à d’abord à vivre comme humain (et non comme individu). On repense alors à cette phrase de Gandhi pour se donner le courage de tenter de sauter du train.

L’horizon comme exil, c’est sur un coin de trottoir la foudre au bout des doigts, qu’on écrit les larmes aux yeux pour mieux penser nos plaies. 
Je me souviens d’une nuit dans les rue de Séville, l’écho des mots de cette femme “je vais prendre le risque de gouter cette glace”.
 Phrase anodine mais qui pèse lourd en mon cœur quand quelques nuits plus tôt un SDF espagnol me contait la perte d’un ami, mort de froid.
« Prendre le risque »…

Le risque de fuir le monde?
Je l’ai fait durant bien des années. Mais la fuite par la route est un choix facile.
On se divertit par l’éphémère mais peu importe la distance, ces questions nous rattrapent.
Le voyage se doit d’être avant tout un état d’esprit.
Le mouvement est avant tout intérieur.

Prendre le risque de se faire face alors.
Prendre le risque de s’écouter.
Que faire pour “changer son monde”? Ou du moins pour que le monde ne nous change pas?

Utiliser ces rencontres, comme une force et non plus comme une faiblesse.
En ces temps de mondialisation, pourquoi ne pas tenter de mondialiser l’amour pour l’Autre, l’amour de la vie?
Apprendre de chacune de nos plaies pour mieux embrasser le présent.
Dans ce tourbillon de rencontres, je pense avoir saisi que le monde se construit par petits bouts, et que ces petits bouts sont ajoutés par des gens, petits, humbles, qu’ensemble ils constituent notre “mosaïque de sentiments”.

 Si notre enfance représente nos racines, ces rencontres sont les gouttes qui nous font grandir. 
A leurs côtés les certitudes s’écroulent et leurs témoignages se font tuteurs.
 On apprend, on tente concrètement de modifier un geste quotidien afin d’agir, en accord avec nos convictions.
Chaque geste n’est peut-être qu’un coup d’épée dans l’eau, mais il casse les vagues, il n’est pas une empreinte sur le sable qui se fera balayé sur la mer.

Ateliers photo au Cap-Vert (juillet 2014)

Grâce à eux on apprend à ne plus fuir par le mouvement, mais à faire parti de lui. Le mouvement absorbé par le corps nourrit alors celui du cœur
 : « la marche du monde comme démarche de vie » (Franck Michel).

Bien sur, “le monde est moche” mais cela n’empêche pas de continuer de croire en la Vie “le monde est moche, la vie est belle!”
Ce monde est ce que nous en avons fait.
 S’il est triste et sans pitié c’est parce que nous l’avons rendu ainsi par nos comportements. Nous ne pouvons changer le monde que si nous changeons nous-mêmes, et cela commence par nos actes quotidiens.

Cela fait des générations que nous faisons les mêmes choses. Pas forcément de la même manière mais on va dans le mur pour les mêmes causes. Les terroristes prennent soin de l’actualité, l’intox gifle l’info au fond du JT, la balance entre le salaire des ministres et la misère des sinistrés s’agrandit, pendant que les traders se vident les bourses et baisent le monde derrière un péplum aux allures de téléréalité. Me dites pas que c’est ça qu’ils appellent le monde civilisé?

De plus en plus l’humain donne des valeurs à la mort (exemple armes vs faim dans le monde) ou l’importance de la matière morte (pétrole) qui détruit la vie. 
On nous enseigne que la nature a peur du vide, « rien ne se créé, rien ne se perd tout se transforme » quand l’économie actuelle, elle, est fondée sur ce qui décime, détruit et élimine. Lors d’un conflit ou d’une épidémie, on compte les corps, 2000 morts à Gaza, 1500 décès liés au Ebola, bientôt 7 millions de morts au Congo dans le silence… Les chiffres enterrent les visages et les noms. 
Si nous sommes capables de pleurer le décès d’un proche, pourquoi sommes nous incapables d’être touché par celui d’un frère humain?

La politique n’est plus du tout en phase avec la réalité du monde d’aujourd’hui. Elle nous éloigne de nos coeurs et ne fait que prolonger l’agonie (la croissance tant recherchée est LE problème non la solution). Au lieu de constater que ce système néfaste n’a pas d’avenir, qu’il faut le repenser, réorganiser la vie autrement, autour d’autres critères, on continue de s’acharner a le faire vivre, peu importe le prix…

Face à ce champs de visions étroits, l’envie de prendre le large, de sauter du train! Ce système n’existera que si nous en faisons partis ! Aux côtés de ces rencontres, un autre monde est possible! 
Il nous faut faire confiance à ce que l’on ressent, je crois qu’on appelle ça le « présent ». 
Il ne faut pas seulement changer le décors, il nous faut vivre pour l’humain.

Dans ce changement une prise de conscience globale est primordiale, on se pose souvent la question : quelle planète laisserons nous à nos enfants (une nouvelle fois nous considérons la terre comme quelque chose nous appartenant) mais bien trop rarement quels enfants laisserons nous à la planète? 
L’école, les parents, l’éducation n’est elle pas (pour reprendre les mots de Pierre Rabhi) la manufacture qui prépare les enfants/ un citoyen adapté au système? Désormais, l’envie de bâtir l’avenir en cessant de pleurer le passé, l’envie de regarder au-delà de l’horizon quand le mouvement que je produis me parait myope.
Ce qui rend chaque journée sur la route si magique, c’est la vie qu’on y rencontre.
La voir c’est bien.
L’aimer c’est mieux.
Mais la défendre c’est indispensable.

« L’ humanité n’est pas une essence qu’il faudrait contempler, ni un absolu qu’il faudrait vénérer, ni un dieu qu’il faudrait adorer : elle est une espèce qu’il faut préserver, une histoire qu’il faut connaitre, un ensemble d’individus qu’il faut reconnaitre. Enfin une valeur qu’il faut défendre » – André Compte Sponville

Vous souhaitez prolonger ces réflexions?
+Eloge du risque nécessaire par Julien Masson
+La marche du monde comme démarche de vie par Franck Michel
+Article du Point « Nous pourrions nourrir deux fois la population mondiale et pourtant… »
+Zapping (Canal+) du 10 septembre 2014 (pour ceux qui me voient comme trop pessimiste ^^)
+Pour en savoir plus sur le génocide au Congo, je vous invite à voir (et à partager) un extrait du documentaire de Daniel McCabe « The Road to Ruin« . +Également un autre documentaire (gratuit), Congo : la vérité dévoilée

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2 Réponses to “Le cheveu de Gandhi”

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  1. Vies de Quetzal, naissance d’un projet | Blog - 29 septembre 2014

    […] le nom d’un projet que je pense, écris et rature depuis mars 2009. Comme évoqué dans le billet précédent, si “notre enfance représente nos racines, les rencontres sont les gouttes qui nous font […]

  2. Une histoire de plumes | Blog - 21 janvier 2015

    […] : Le cheveu de Gandhi est un texte publié sur le blog en septembre 2014 ; *2 : La Vie errante est un récit de voyages écrit par Guy de Maupassant et publié en 1890 ; *3 […]

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