Lettre à Issouf

6 Déc

Catégorie : #Sur la route

Cap-Manuel (Sénégal – 2014)

Issouf, ce soir je pense à toi mon ami.
Tu as vécu sur la grève, les yeux dans tes songes, à écouter le vague à l’âme que les vents sont capables de soulever.

 Tu te considérais comme un échoué dans l’estuaire, jusqu’au jour où ton pote t’as convaincu :
“Vas-y viens, on va prendre la mer”.

Alors vos mains d’hommes courageux ont rafistolé une patera, ces rafiots en bois piochant l’évasion à la manière d’un bagnard et venant mourir comme les vagues de la plage sur les côtes européennes.

L’horizon comme exil, vous prenez la mer depuis le Sénégal à plus de 180 pour une barque faite pour 50. Au début le ciel est bleu, tu pars et tu vogues. Tu as glissé sur une mer d’huile, un miroir onduleux, mais trop tôt au fil de l’eau l’horizon devint menaçant. 

En face de toi la mer en furie, reflet de la vie et des tempêtes que l’on brave. De la poupe à la proue, tu t’accroches, tu luttes.

 Tu apprends avec le temps, que l’océan comme la vie est sauvage lorsque l’on quitte ses rivages :

“les vagues étaient grosses comme des immeubles” me confies-tu.

Durant la première tentative, Adama, ton ami de toujours se noie. 7 fois tu tentes, 7 fois tu vois les tiens périr impuissant accroché à ta vie. La première fois tu remontes à la surface guidé par une perle solaire. Tu me confies ce sentiment d’embrasement bien plus fort que l’amour lorsque tu fus Dieu un bref instant.

“Issouf : 7 fois à terre 8 fois debout” c’est ainsi que tu t’es présenté à moi aux Canaries lorsque je t’ai rencontré sous un lampadaire. Drôle de voir comment parfois la lumière s’abrite à l’ombre. Chaque ressac subit est pour toi une excuse pour se relever. Tu me chuchotes tes convictions, des yeux pleins de vie, à m’en bruler les prunelles. Tu me demandes pourquoi les Hommes ne sont pas libres. Pourquoi plus de barrières et de murs en ces temps de mondialisation (le paradoxe d’un monde où les produits circulent plus facilement que les hommes, époque en toc).

“Peu importe d’où nous venons, ce en quoi nous croyons, nos anges ont les mêmes ailes, quand l’un d’eux s’envolent trop tôt nos larmes sont les mêmes”

Je souriais dans tes silences pendant que tu cherchais des réponses à des questions que tu devrais même pas avoir à te poser.
 Ta révolution intérieure est accomplie, car toi mieux que beaucoup sais qu’on meurt tous un jour et tu as décidé de riposter par la vie, 7 fois.
Depuis février impossible de te retrouver. Âme de Quetzal peut-être as tu repris le trimard vers le Nord pour tenir la promesse faite aux tiens. Peut-être que les autorités espagnoles ont fini par te trouver et te renvoyer comme on envoie le bétail d’un côté à l’autre du globe…

Mon frère, pardonne nous pour ce monde dérisoire, d’avoir les épaules bien trop frêle face au poids de l’histoire et des politiques. Quand le drame est bien trop grand il se transforme trop souvent en statistiques. Les fesses de princesses et les seins des peoples ont plus de poids que les milliers de morts qui tentent la traversée. Certainement car l’ignorance est moins douloureuse que l’indifférence. Les Hommes sont des Hommes pour l’Homme et les loups ne sont que des loups.

Nos politiques vivent dans leur « égocratie », ils ont taillé le monde à l’équerre à l’écart sans se soucier des êtres et de leur liberté. Qu’ils viennent goûter tes vérités, voir s’ils seraient capable de rassembler les morceaux d’un humain morcelé. Comprendre que pour beaucoup (80% du globe) apprendre à faire avec c’est souvent apprendre à faire sans.

Laisse les se toucher sur les mélanges de couleurs, laisse les parler de diversité, d’égalité, des droits de l’Homme où on serait tous frères quand leur liberté fout des barbelés aux frontières. Tes mots sont une bougie aux parois de ma mémoire et je saisis une nouvelle fois que l’Homme ne peut être libre jusqu’à ce que tous les êtres ne le soient.

Soliloque silencieux, se faisant hommage à un cri sans écho.
L’envie de t’offrir ces mots comme bouquet, t’écrire à hauteur de coeur ;
te dédier ces quelques lignes, reflet de l’Homme et sa folie.

Je marche aujourd’hui à Dakar (Sénégal) et ne peut m’empêcher d’espérer recroiser ton sourire sincère au détour d’une ruelle. Je marche pour penser et à ta manière tente de créer mon mouvement porteur d’un changement. Marcher, c’est être debout dans son monde.
Oui marcher, c’est être en mouvement dans sa révolution.

Est née alors cette idée.
Bien souvent, le sujet complexe de l’immigration est traité par des chiffres. Comme pour convertir ces âmes blessées en statistiques, la vie en une futilité (2000 morts ici, 500 morts là-bas). L’envie de récolter des témoignages de ces gens ayant tenté la traversée et/ou de leurs familles. Lancer une bouteille à la mer que je ferai parvenir ensuite à nos politiques. Leur présenter ce genre de types qui comme Issouf sont capables de parler d’amour et d’injustice. Ces âmes de Quetzals qui sont bien plus libres que ce que l’on pense, car ils savent effleurer le coeur des gens comme les bateaux caressent les océans.

Je me prends alors à rêver d’un monde sans frontières, une terre où je n’aurai pas de race, je serai chez moi partout sans être jamais à ma vraie place.
Mon pays serait moi, mon seul amour serait toi, toi l’Autre différent mais au fond si proche de moi.

Clément

“Formidable privilège que le journalisme. 
Observer et accompagner la vie du monde.
Appareil en main, j’ai voulu enregistrer non pas ce que voyait mon oeil, mais ce que regardait mon coeur.
 Impossible tâche que de plonger dans l’actualité brûlante et observer les convulsions de l’humanité sans payer de soi.
Que de désespoir, que de rage, de désarroi devant l’incompétence universelle, la folie des religions, le fanatisme politique et la haine omniprésente.” –
François Lochon (photojournaliste)

Escales clandestinesPhoto du premier témoignage récolté auprès de Kadjali, un jeune gambien rescapé de deux traversées vers Lampedusa – Dakar (décembre 2014).
Pour en savoir plus sur « Escales clandestines » merci de cliquer ici.

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9 Réponses to “Lettre à Issouf”

  1. Mathilde P. 7 décembre 2014 à 19 h 43 min #

    Salut Clément!
    Contente de lire une nouvelle fois cette belle plume qui gagne chaque fois en émotion.
    Tes mots sont sincères et émouvants.
    Merci!

  2. annnnajo 9 décembre 2014 à 20 h 01 min #

    Bonjour Clément! Quel poignant partage d’émotions que le texte que tu nous livres là. A partager bien sûr. Pour faire réfléchir. Pour enlever la cécité présente dans tant de coeurs. Pour Issouf. Notre frère. Et pour tous les autres.

  3. Delphine 10 décembre 2014 à 9 h 36 min #

    Toujours aussi fort et engagé. Bravo 🙂

  4. John 10 décembre 2014 à 15 h 27 min #

    Tu es vraiment un ouf toi, toujours dans la recherche de nouvelles choses, je suis impressionné!!!
    Courage!

  5. Sara Mathez 10 décembre 2014 à 15 h 31 min #

    Bonjour Clément, 

    Quelques frontières plus loin, je prends cette pause pour déposer quelques balises.

    Je suis tes écrits, tes rencontres, tes pas sages. 
    Je suis touchée par ce que tu composes. Une plume fine, singulière et profonde. Une marque d’attention que tu portes. Pour moi, c’est comme une image… je t’imagine marchant avec un viseur d’appareil dans le regard. Comme si chaque fois que tu arpentes, tes yeux étaient des jumelles. Une sorte de loupe sur le microsome, la fourmilière humaine.

    J’aime cela. J’aime cette riche densité enflammée, et à la fois très douce.

    Sara

  6. Coralie 10 décembre 2014 à 15 h 52 min #

    Ton nouveau projet est magnifique et comme tu le dis si bien, il est et sera réellement le reflet des sans-voix que l’on devrait pourtant écouter et entendre.

    Tes textes, toujours autant emplis d’humilité et d’humanité, laissent à penser que ton esprit est en quête perpétuelle d’un monde plus juste et que ton cœur a de la place pour toutes les personnes que tu croises sur ta route.

    Aujourd’hui, j’ai pris le temps de regarder quelques unes de tes vidéos et bien sur le clip Mosaico pour lequel je te félicite, y reconnaissant bien « ta patte » qui se voue à traduire la réalité d’un pays par la beauté et la diversité des visages qu’il abrite.
    Merci pour ça aussi!

    Coralie

  7. Marcel 10 décembre 2014 à 22 h 00 min #

    salut mon copain
    Belle plume , tres émouvente. merci

  8. Emma 18 décembre 2014 à 9 h 56 min #

    Tes mots sont de l’évasion à l’état pure.

    Celle comme je l’aime, celle qui est franche, révoltée et engagée. De ce point de vue-là, je ne dirai pas que tu fuis, au contraire, tu prends ton appareil, tu prends ta soif de rencontre et tu pars affronter la vérité !

    Non pas que la fuite soit une mauvaise chose, mais toi tu vas au-delà, tu sors des carcans de notre culture statique. Tu la regardes la misère et tu mets des mots dessus. En faisant cela, tu l’ancre aussi plus profondément dans nos mémoires.

    Merci!

  9. Curieuse Voyageuse ツ (@CurieuseVoyage) 21 décembre 2014 à 19 h 15 min #

    Sublime Clément…
    Continue, continue, continue !!!

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